Jazz sur le vif : Dominique Pifarély & Over The Hills

Les concerts « Jazz sur le Vif » de Radio France poursuivent leur chemin d’adhésion aux pluriels du jazz. Le samedi 5 décembre, Arnaud Merlin avait choisi d’inviter deux programmes très contrastés : un solo de Dominique Pifarély, à l’occasion d’un disque solitaire paru à la fin de l’été (« Time Before And Time After », ECM / Universal) ; et le « ImuZZic Grand(s) Ensemble », pour ce qui était en quelques sorte le concert de sortie d’un CD paru en ce début de décembre (« Over The Hills », IMR / Muséa).

Over The Hills au studio 105 de Radio France pendant la balance

Dominique Pifarély (violon solo)

Paris, Maison de la Radio, 5 décembre 2015, 17h30

   Le propos du disque tout récent était de donner à entendre l’instrument, tel que le révèle son histoire, au travers de la subjectivité improvisatrice du musicien. Le concert est assez différent du disque, non qu’il lui tourne le dos, mais parce qu’il s’abandonne à ce qu’impose l’instant. Le passé de l’instrument défile dans des jaillissements improvisés, et conduit progressivement jusqu’à son présent le plus vif. Puis ce seront tour à tour des rythmes anguleux, un jeu subtil sur les harmoniques (sans craindre de commencer pianississimo, alors que l’instrument n’est pas sonorisé, à la demande de l’artiste, malgré l’acoustique très mate de ce studio plutôt conçu pour les musiques amplifiées) ; ou encore un jeu sur les variations micro-tonales, et aussi l’esquisse de mélodies orientales. Toujours sur la corde raide (mais le jeu reste souple, le timbre maîtrisé), le musicien semble souvent près de faire le saut de l’ange, pour une musique diaboliquement audacieuse…. Et pour conclure, comme sur le disque, un standard : le CD offrait une très belle version de My Foolish Heart ; le concert nous vaudra I Fall In Love Too Easily, contourné, puis assumé, et exalté dans un recueillement qui force l’émoi.

ImuZZic Grand(s) Ensemble : Jean Aussanaire (saxophones ténor & soprano), Rémi Charmasson (guitare), Rémi Gaudillat (trompette & bugle), Antoine Läng (voix & électronique), Perrine Mansuy (piano), Fred Roudet (trompette & bugle), Bernard Santacruz (contrebasse & guitare basse), Olivier Thémines (clarinette & clarinette basse), Bruno Tocanne (batterie)

Paris, Maison de la Radio, 5 décembre 2015, 18h45

   Créée sur scène voici plus d’un an, cette œuvre nouvelle est une relecture créative d’Escalator Over The Hill  que Carla Bley, sa compositrice, et le poète Paul Haines, auteur des textes, avaient choisi d’appeler Chronotransduction : ni opéra, ni oratorio, mais plutôt parcours onirique dans l’espace, le temps, et l’imaginaire humain. Quand Bernard Santacruz et Bruno Tocanne, initiateurs du projet, ont sollicité l’accord de Carla Bley, elle leur a dit « Si vous êtes assez fous pour le faire, allez-y ! ». L’œuvre originelle, enregistrée sur trois années, de 1968 à 1971, au gré de la disponibilité des studios et des musiciens, rassemblait une affiche d’un éclectisme réjouissant : Don Cherry, Gato Barbieri, Linda Ronstadt, Jack Bruce, Jeanne Lee, Sheila Jordan, John McLaughlin, Don Preston, Charlie Haden, Paul Motian, Jimmy Lyons, Dewey Redman, Howard Johnson, Bob Stewart, Roswell Rudd….  Sous le titre de Over The Hills , dix des vingt-sept titres originaux ont été rassemblés, dans un ordre bouleversé, avec parfois des inclusions d’un extrait dans l’autre, et en toute cohérence. Carla Bley, qui jouait juste après le groupe au festival de Nevers 2014, à l’issue de l’un des tout premiers concerts, était venu saluer avec eux pour exprimer son agrément au projet. Tout récemment, après avoir écouté le CD en compagnie de Steve Swallow, voici ce qu’elle a écrit : « Nous avons écouté votre merveilleuse version d’ETOH hier soir et nous avons été stupéfaits et ravis comme nous l’avions été à Nevers. C’est une parfaite combinaison de l’ancien et du nouveau, du contrôle et de l’abandon, du réalisme et de l’abstraction ». La cohérence du disque demeure au concert, et pour avoir assisté à la représentation de Nevers voici plus d’un an, je mesure ce qui s’est développé, étoffé et accompli. Le sens collectif de l’interprétation est remarquable  : il faut voir tel musicien, quand il n’est pas sollicité par la partition, vivre dans ses gestes chaque mesure et chaque expression produites par ses partenaires. Les ruptures de rythme, de tempo et de dynamiques sont négociées par tou(te)s avec une musicalité impressionnante. Le chanteur Antoine Läng est d’une intensité expressive stupéfiante, du murmure au cri, sa diction est exemplaire (ce que souligne l’ami britannique qui m’accompagne), et elle sert des textes qui évoluent entre cadavre exquis et poésie sous acide. Le vocaliste se fait aussi, et simultanément, manipulateur de sons électroniques, et assure parfois en temps réelle le traitement sonore de sa propre voix, ou du piano. Dans ce geste éminemment collectif chaque soliste trouve sa part d’expression, et l’on est porté de bout en bout par cette vague musicalement poétique (ou poétiquement musicale). Bref ce fut pour tout le public du studio 105, chroniqueur inclus, un moment d’intense jubilation ; à revivre sur France Musique (cf. ci-après).

Xavier Prévost

Les deux parties de ce concert seront diffusées sur France Musique le mercredi 9 décembre à 20h dans l’émission « Les Mercredis du jazz » de Jérôme Badini

L’émission pourra être réécoutée en ligne durant les 30 jours qui suivront en suivant ce lien : http://www.francemusique.fr/emission/les-mercredis-du-jazz

 

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