Jazzahead ! 10° année, "accents français", Airelle Besson 4tet

Invité par l’Europe Jazz Network (EJN), dans le cadre d’un projet au long cours en vue de la publication d’une « Comprehensive History Of Jazz In Europe » (titre provisoire), je suis donc arrivé à Brème le vendredi 24, soit le lendemain de la grande soirée dédiée aux musiciens français, la « French Night » du 23 avril. Pour cette dixième édition la France était donc à l’honneur, et, de l’avis général, elle a non seulement tenu sa place avec les groupes sélectionnés et engagés (1) (Vincent Peirani et Emile Parisien, Sylvain Rifflet Alphabet Quartet, Théo Ceccaldi Trio, Donkey Monkey, Henri Texier Hope Quartet, Papanosh, Thomas Pourquery Supersonic, et l’ONJ qui avait de toutes façons été intégré à cette « french night »), mais encore très favorablement impressionné les spectateurs/auditeurs par la qualité, la vivacité, l’invention musicale des prestations. Ajoutez que tout cela s’est passé dans une ambiance assumée de joie et de sourires, pas du tout contraints ou superficiels, mais renvoyant profondément à ce qui, dans le jazz – et je le rappelle ici encore – est affirmation de la vie (Bejahung) contre tout instinct, ou pulsion, de destruction. Et je sais qu’il ne suffit pas de le dire, hélas… 

 

Le jazz français, le « jazz de France », comme titrait encore Pascal Anquetil pour la dernière édition de l’indispensable ouvrage (2) qui va tant nous manquer (3), a donc montré, affirmé, toute sa force de vie, avec intelligence et désir. Nous avons la chance de vivre ça aujourd’hui, il y a dix ans ce n’était pas ainsi, dans dix ans nous ne savons pas ce qu’il en sera, profitons-en, mais aussi disons-le bien fort. Bien des raisons peuvent expliquer la chose, « l’exception culturelle française » (assez mal en point pourtant), la qualité des enseignements et des enseignants, le fait qu’ils ne fabriquent pas des clones mais des êtres capables d’inventer leur propre chemin (CNSM, CNR), et puis tout le reste, une part de chance, de grâce… Ne laissons pas filer ça sans en profiter. Ceux qui lisent ce blog nous entendent le dire à longeur d’articles, et tant que ça ne sera pas fini, ils devront en reprendre.

 

Jazzahead ! c’est un salon, un salon ouvert à tous si l’on acquitte son droit d’entrée, mais avant tout destiné aux professionnels : associations de promotion du jazz dans le monde entier, festivals, labels, agents, clubs, musiciens individuels, matériels d’enregistrement, et j’en passe. Comme tous les salons de ce genre (je pense à Vinexpo à Bordeaux) les affaires se traitent dans les stands, mais aussi de façon plus informelle dans les « showcases » qui sont organisés à longueur de soirées, sans oublier les concerts qui ont lieu dans différents endroits de la ville, le soir venu, comme la soirée ECM, ou celle de la SACEM, qui se tenait vendredi soir dans un immense salon du Dorint Park Hotel. Plongé soudaiement dans ce monde affairé, le journaliste/écrivain que je suis et reste commence par être totalement déstabilisé, se demandant ce qu’il fait là. Comme de surcroît, à intervalles réguliers et parfaitement programmés (l’organisation d’un tel salon demande méthode, rigueur et travail !) chaque stand invite à son tour à célébrer le fait d’être là par l’ouverture et la dégustation de quelques bonnes bouteilles, l’ambiance croit assez vite en intensité, si ce n’est en ébriété. Car sans excès néanmoins. Exactement comme à Vinexpo, où l’on sait qu’il faut goûter selon les règles.

 

Ma présence, je l’ai dit, était liée à l’EJN et au projet de livre sur l’histoire du jazz en Europe. Nous devions présenter ce projet avec celui qui en guide la conception, Francesco Martinelli, que nous connaissons bien en France pour sa discographie de Joëlle Léandre, pour ses articles dans « Musica Jazz » et « Improjazz », pour son travail de « curateur » au Siena Jazz Archives, et pour l’ensemble d’une oeuvre vouée au jazz, en Italie et dans le monde entier. Voir plus d’infos ici : http://xoomer.virgilio.it/upsma/

Avec une petite préférence pour la méditerranée ! Cette présentation publique, effectuée avec le concours de Alyn Shipton (historien du jazz également très connu et auteur de très nombreux livres, sur Cab Calloway, Ian Carr, Fats Waller, George Shearing, Dizzy Gillespie, Bud Powell, voir ici : http://www.alynshipton.co.uk/), en présence de collaborateurs pressentis comme Ekkehard Jost (dont le « Free Jazz » de 1975 a été traduit en français par Vincent Cotro (4)) fut suivie d’une séance de travail ou la « conduction » du livre fut présentée par Alyn Shipton et discutée. Autant dire que, au bout de cette journée de travail (samedi 25 avril) j’étais peu dispos pour aller écouter des groupes présentés en « showcase ».

 

Reste que j’avais repéré la présence du tout nouveau quartet d’Airelle Besson dans la soirée SACEM. Et que je ne voulais pas rater ça. Dont acte. Dans un contexte luxueux (Dorint Park Hôtel), peut-être un peu trop quand même, dans un contexte aussi où les présents étaient occupés à poursuivre leurs échanges de la journée (et l’on sait que sont importants ces moments dits « informels »), dans un contexte technique enfin loin d’être parfait (piano, son…) Airelle (tp), Isabel Sörling (voix), Benjamin Moussay (p, fender) et Fabrice Moreau (dm) ont eu le culot de le faire et de s’y tenir. J’ai entendu quelques beaux échanges trompette/voix, orientés vers l’improvisation instantanée, et j’ai cru comprendre que ce quartet représentait pour notre trompettiste « Prix Django Reinhardt » 2014 une dimension plus risquée – cela dit que veut dire ? – mais aussi plus énergique, pour tout dire plus « actuelle », de sa musique. A revoir et surtout à réécouter très vite dans un environnement plus classique, club ou concert. A signaler l’existence d’un CD de démonstration du quartet (booking : GiantSteps, Pascal Pilorget), que je viens d’écouter et qui me paraît très prometteur. Airelle y garde sa délectable sonorité, son phrasé rigoureux et poétique, et elle a trouvé en Isabel une partenaire de classe ! À suivre donc…

 

Philippe Méziat

 

 

(1) Il faut rappeler que, contrairement au bruit qui a couru parfois, les groupes sélectionnés pour la « French Night » ne l’ont pas été par désignation – par exemple de l’Association qui avait été chargée de coordonner la présence française dans cette édition de Jazzahead !, AJC – mais par choix résultant des votes d’un jury international dans lequel figuraient seulement deux français, et une dizaine d’autres éminents professionnels du monde entier. Les groupes avaient candidatés directement auprès de Jazzahead !, et le jury s’est réuni en visio-conférence pour travailler sur cette sélection. Que l’on ait retrouvé au final les musiciens et les formations que nous suivons particulièrement (ici ou là, à Jazz Magazine, mais dans d’autres supports aussi), est particulièrement rassurant. Le jazz vif est bien là, nous en avons eu la confirmation.

 

(2) A Brème, au stand d’AJC, « Association Jazzé Croisé », une nouvelle édition de l’ouvrage a été présentée et offerte à tous les professionnels qui le souhaitaient. Seul le titre avait un peu bougé, puisqu’il était devenu « Jazz en France ». Après avoir été dubitatif sur le titre (« Jazz De France ») que Pascal Anquetil avait choisi il y a quelques années, je m’y étais rallié, et en réfléchissant à ces questions dans le cadre de l’EJN, je me dit que « Jazz en France » supposerait qu’on y fasse entrer tout ce qui se produit « en France », soit par exemple les musiciens étrangers qui viennent y jouer, ou enseigner, etc., alors que « Jazz de France » dit bien qu’il s’agit de recenser tous l
es acteurs français du jazz, musiciens, agents, journalistes, producteurs, lieux, etc. Tout cela se discute, bien sûr.

 

(3) Quand on explique aux collègues étrangers que le Centre d’information du Jazz a été brutalement fermé, son directeur et fondateur mis à la retraite, et donc le fruit de tant d’années de travail mis en péril par cette fin brutale, ils ne veulent pas le croire. Que le CA de l’Irma, avec l’accord de la tutelle ministérielle, ait pu biffer d’un trait des années de travail, et un indispensable outil, leur paraît évidemment incroyable. Cela dit, reconnaissons que nos collègues n’ont pas, le plus souvent, le moindre équivalent chez eux…

 

(4) Vincent Cotro, que les lecteurs de ce blog connaissent bien, était présent le 24 pour une table ronde sur l’exception culturelle du jazz en France. Mais sa compétence, et son inscription comme chercheur et enseignant en musicologie à Tours, le destinent plus autant sinon plus que moi-même à contribuer à cette « comprehensive history of jazz in Europe ». On aurait presque pu intervertir les places, ou mieux, occuper les deux !

 

 

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