JazzAscona, 1. Un parfum de New Orleans

Retourner à Ascona est toujours un enchantement. On y est, d’emblée, saisi d’un étrange sentiment. Celui de la permanence d’un décor grandiose, immuable, et celui du changement incessant, métaphore même de la vie. Immuable et changeant, le Lac Majeur, tour  à tour rayonnant et recouvert par la brume qui semble engloutir dans le lointain les îles Brissago. Quant à la musique prodiguée, tout au long de la journée, sur les diverses scènes qui transforment la cité en temple du jazz, elle répond à cette double aspiration. Le fameux Solve et Coagula des alchimistes ne disait sans doute pas autre chose…

Explicite, à ce égard, le titre de cette nouvelle édition : « The New Orleans Experience ». Nullement, comme on pourrait le croire, la célébration stérile des pionniers. Le ressassement nostalgique d’une forme dépassée (c’est la connotation péjorative généralement attachée, du moins chez nous, à ce qui apparaît comme un surgeon des « figues moisies »). Bien plutôt l’exploration des nouvelles formes prises par une musique en plein essor et qui pousse des pseudopodes dans les directions les plus diverses, jazz, bien sûr, mais aussi blues et rhythm’n’blues, soul, funk, gospel. Sans oublier le swing et ses avatars, y compris le bop qui alimente toujours l’inspiration des jeunes générations. En ces domaines, la Cité du Croissant fait montre d’une vitalité peu commune. A la mesure de la tragédie de Katrina et du formidable appétit de reconstruction qui s’est fait jour, dans de multiples domaines, depuis 2006.

De cette renaissance, JazzAscona s’est fait, en Europe, le témoin privilégié. Le témoin et aussi l’acteur. Les liens tissés avec les musiciens, non seulement les témoins d’un Âge d’or, mais les talents émergents, les échanges mutuels, les collaborations actives, les partenariats en ont fait une manière de tête de pont. Emblématique, le concert donné le 24 juin par La Section rythmique qui invitait le jeune tromboniste et chanteur néo-orléanais Michael Watson.

David Blenkhorn (g), Sébastien Girardot (b) et Guillaume Nouaux (dm) ont acquis chez nous une notoriété assez justifiée pour qu’il soit, une fois de plus, nécessaire de souligner qu’il s’agit d’un des meilleurs trios qu’il soit donné d’entendre à l’heure actuelle. A la fois cohérent, soudé, générateur d’un swing constant, et en même temps composé de solistes virtuoses. Par exemple, chacune des interventions de Blenkhorn le démontre à l’envi. Comme les échanges et les dialogues de Nouaux avec ses partenaires.

En revanche, moins connu en Europe, et pour cause, Michael Watson. Né en 1985, il a d’abord fait ses preuves au sein de divers ensembles régionaux de son Ohio natal avant de créer son propre quartette, puis de se fixer à La Nouvelle-Orléans et de devenir l’une des figures de proue de la scène locale. C’est un musicien doté d’une riche personnalité. Sa vélocité, qui n’est pas sans rappeler celle d’un Jack Teagerden, la fluidité de son discours, son sens mélodique, en font un tromboniste talentueux, doublé d’un crooner attachent (Bye Bye Blackbird). Son ample tessiture lui permet, notamment dans l’aigu, des codas impressionnantes. Sans compter qu’il sait aussi faire montre de sensibilité dans ses interprétations du blues.

Changement d’ambiance avec Opé Smith, l’un des chantres les plus en vue de la soul contemporaine. Son show m’a paru composite et d’un intérêt fort inégal sur le plan musical. Affaire de goût personnel. Ce qui est certain, c’est que lui et ses accompagnateurs font preuve d’une énergie réjouissante. Ce dont on les créditera volontiers. Et puis, ne représentent-ils pas l’une des facettes de ce grand courant dont la diversité est une des composantes majeures ?

Jacques Aboucaya

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