Amor Fati trio invite Dominique Regef

02 Mar 2013 #Le Jazz Live

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Amor Fati, dont chaque prestation se distingue nettement de la précédente (démarche artistique louable et qui porte ses fruits), prend pour point de départ un travail sur les textures, à partir desquelles les improvisations se déroulent et des formes émergent, aussi inattendues pour ceux qui les créent que pour les auditeurs.

Dominique Regef : vielle à roue ; Frédéric Cavallin : batterie ; Guillaume Petit : saxophone soprano ; Laurent Avizou : guitare électrique, objets.

Auditorium de la médiathèque José Cabanis, Toulouse. 02 mars 2013.

Entrée en matière sur des œufs, qui n’a rien d’une hésitation mais constitue un préambule adéquat à un débat musical qui va très tôt s’affirmer avec vigueur, se parer d’arguments pertinents, de développements consistants et de digressions poétiques. Laurent Avizou, toujours heureux d'arpenter une scène et de partager son propre émerveillement avec le public, s’empare rapidement d’un bol de cuivre dont il se sert pour bloquer les cordes de sa guitare, puis d’un archet qu’il fait glisser sur les coins du récipient… Son visage s’éclaire, son corps entier ondule d'enthousiame, comme il continuera de le faire au fil de la soirée. A sa disposition, un arsenal d’objets et ustensiles de bois, de métal et de caoutchouc, jonchés sur une table ; ils nous rappellent que ce multi-instrumentiste (au chant et à la clarinette dans d’autres formations) a beaucoup écouté Fred Frith (entre autres influences, et en première partie de qui le quartette a joué l’an passé). S’en tenant au credo de l’improvisation libre, de l’espèce qui embrasse tous les possibles, ne s’interdit rien et de fait, s’autorise tout, en veillant toujours à ce qu’il se passe quelque chose, la stagnation ne fait pas partie de leur vocabulaire. Le fil conducteur de leurs concerts, c’est une intensité de tous les instants associée à une gourmandise dans la projection des sons dans l’espace, aspect encore renforcé lorsqu’est présent l’irremplaçable Dominique Regef (dont l’album « Tourneries » n’a pas pris une ride).

Une intro en crescendo remplit donc le petit auditorium où les spectateurs, qu'ils soient amateurs d’explorations sonores ou visiteurs débarqués au hasard de leur flânerie culturelle, retiennent leur respiration - les états grippaux de saison et leur traîneau de toux parasites sont restés à la porte. A mes côtés, un bambin fasciné ne bouge pas de toute la durée du concert, les yeux écarquillés à l’écoute de cette drôle de musique. Les pépiements typiquement « improv » sont contrebalancés par la sensibilité de chacun des protagonistes, venus selon le cas du rock, des rythmes latino-américains, du jazz… Regef est capable d’emmener sa vielle dans toutes les directions, mais le groupe prend souvent son envol lorsque cet instrument peu couru se lance dans des mosaïques modales, terrain sur lequel bien des improvisateurs refusent de s’aventurer et qu’Amor Fati a raison de ne pas prendre de haut. Sons et bruitages surgissent d’un peu partout, chaque instrumentiste très affairé à ne se plier à rien d’autre qu’aux injonctions de l’instant présent, ce qui demande beaucoup de travail (via des « répétitions » qui du coup portent mal leur nom) et une concentration optimale - cela sera confirmé lors de la mini-conférence qui suivra le concert. Lâcher-prise et obéissance au seul flux de la musique, tout ego au vestiaire et toute technique (qu’ils possèdent) reléguée dans les coins les plus sombres du subconscient.

La proximité de la scène est un « plus » pour le public dans ce cas-là, pour profiter de l'aspect visuel de l'interaction entre les quatre mousquetaires. Guillaume Petit, d’une belle retenue, se livre à de quasi-unissons avec la vielle dans les aigus. Des duos ne cessent de se former et de se désagréger à l’intérieur du quartette, sans plan préétabli, avec pour guide le matériau en train de se construire - citons encore un dialogue percussif entre Cavallin et Avizou. Le cours des choses est ainsi à la fois capricieux et logique. Une première vague d’une vingtaine de minutes est lentement venue submerger le public avant que de s’en retourner vers le silence d’où elle avait émergé. Le rôle des musiciens semble alors être de ne pas se mettre en travers du chemin de la muse, qui se présente sous l’aspect d’un fil invisible et fragile qu’il s’agit de ne pas rompre. Le son riche et plein de la vielle (à la forte personnalité intrinsèque, comparable à la cornemuse) rend son inclusion dans un groupe d’impro d’autant plus remarquable. Regef n’est, il est vrai, pas un nouveau-venu dans cet univers ! Une nouvelle preuve que ce n’est pas la simple juxtaposition de tel et tel instrument qui détermine une esthétique, mais bien la façon dont ceux-ci sont mis en jeu. Comme un peintre avec une palette de couleurs, un écrivain avec des mots, des phrases et des chapitres. Il n’y a donc rien à ajouter ni à retrancher ici, la musique est ce qu’elle doit être, imperméable à toute panne d’inspiration puisque perpétuellement prête à faire son miel de tout événement sonore. A la fin du set, les spectateurs jusqu'alors discrets se répandent en applaudissements fournis. Ils réclament un rappel. L’heure tournant (Laurent A. présentant la contrainte d’horaire et de lieu comme la principale partition de la formation), c’est un haïku qui nous attend : fourmillant et pointilliste, il tranche avec ce qui précédait et s'engage à tout berzingue dans un déchaînement sonore aussi bref qu’impressionnant, digne de l’astronome John Zorn.

Ce dimanche à 18h30, les mêmes se produiront à la pizzeria de la place Belfort à Toulouse, lieu d’accueil désormais assidu pour les musiques aventureuses de tout poil. Un parfait complément à cette initiative de la municipalité d'inviter cet excellent trio + 1.

David Cristol

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20181201 - N° 712 - 116 pages

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