Dominique Pifarély crée le festival Archipels

07 Jul 2018 #

Festival ou plus exactement, “rencontres musicales”, pour éviter les poncifs des manifestations-catalogues du tourisme culturel de l’été. Où le mot “Archipels” dit autrement le réseau d’affinités électives entre un concert de stagiaires, le quartette de Dominique Pifarély et le duo sopranino-accordéon diatoniques Rhizottome.

Tandis que l’on spécule encore sur le mot jazz dans des manifestations où les musiques que désignèrent ce mot ne sont présentes que comme archétype dont se portent garants toutes sortes de labels obligés – groove, funk, pop, rock, métal métis, world, rap, afro, black, reggae… on métisse assez peu hors des tropiques –, Dominique Pifarély, évitant le mot jazz, a donné pour nom à son envie de rendez-vous annuel le nom de sa compagnie Archipels, structure portée par lui-même, son administratrice Virginie Crouail et le bureau de son association. Celle-ci s’est destinée tout à la fois à porter les projets artistiques de son fondateur et à tendre la main à ces archipels d’artistes dont les aspirations débordent aujourd’hui des anciens contenants génériques qui confinaient autrefois les genres et les disciplines dans des caissons étanches. Le mot est plus élégant que celui de champ jazzistique, plus large aussi, et si, pour ma part, je reste attaché au mot jazz, ne serait-ce qu’au nom du journal qui occupe les deux tiers de mes journées, mais aussi au nom d’une certaine éthique de la prise d’initiative et du rapport au temps, c’est souvent sur les marges que va mon intérêt, lorsque ce qui est issu du jazz porte un vrai regard au-delà et manifeste un authentique désir d’ailleurs, autre que ces injonctions à groover et métisser jeune par des directeurs de communications prêts à dégainer leur revolver au mot culture.

D’où le sous-titre de “Rencontres musicales” pour cette première édition accueillie par le festival Itinérance qui porte bien son nom durant l’été aux alentours du Grand Poitiers (Hélène Labarrière et Hasse Poulsen le 21 juillet à Curzay-sur-Vonne, Sébastien Boisseau et Louis Sclavis avec le comédien Jean-Paul Delore le 4 août à Bonnes, John Surman en solo à Poitiers, le 18 Benat Achiary à Saint-Julie-l’Ars). Le lieu qui accueille la première édition d’Archipels étant La Pallu à Jaunay-Marigny où le public circula – gratuitement – de la salle de concert du prieuré à l’église du XIe.

Archipels, c’est aussi ce territoire esthétique que constituent les partitions de Dominique Pifarély, notamment deux d’entre elles qui furent enchaînées par cinq stagiaires à l’issue de trois jours de travail : le saxophoniste Daniel Vallerie (habitué des stages d’été, notamment ceux de Didier Levallet à Cluny et qui célébrait là sa retraite et le début d’une nouvelle vie plus disponible à la pratique musicale), la violoniste Moeun Son (familière à la musique de Pifarély avec lequel elle étudiait déjà), le pianiste Josselin Arhiman (dont la biographie nous fait passer de Charles Belonzi à une multitude de projets trans-esthétiques), la contrebassiste Julia Robin (habituée des pupitres symphoniques mais déjà rompue à la pratique de l’improvisation libre, auteur d’un spectacle solo où elle chante Joni Mitchell en s’accompagnant à la contrebasse) et le batteur Romain Bercé (au parcours difficilement résumable, parce que le plus iconoclaste des quatre), soit des musiciens plus ou moins jeunes, se connaissant déjà plus ou moins, aux personnalités déjà bien dessinées, à même de répondre à l’invitation à naviguer à vue parmi ces Archipels que leur a dessinés Pifarély. Où il n’est plus question de suivre les rails harmoniques d’un circuit fermé sur lui-même – la grille et ses chorus – mais où le compositeur n’apporte pour contrainte qu’un ensemble de rendez-vous où les improvisateurs sont invités à se rendre puis qu’ils sont invités à quitter pour une autre.

Dominique Pifarély © Zyx

Concert de stagiaires, certes, mais déjà concert d’artistes dignes de ce statut sur un pari admirablement tenu, et dont en fin de soirée Dominique Pifarély et ses comparses – Antonin Rayon (piano), Bruno Chevillon (contrebasse) et François Merville (batterie) nous donnèrent la version d’un quartette rompu à l’exercice. Science du libre contrepoint, de l’écoute et du jeu collectifs, où l’on passe avec la plus grande fluidité du solo au grand tutti improvisé, en passant par l’improvisation librement accompagné et l’ostinato selon toutes les combinaisons instrumentales possibles, sur des parcours fléchés d’un îlot d’écriture à un autre, d’une signature métrique à l’autre, dont l’auteur nous annonce que l’on n’en entendra qu’un fragment, transitions et conclusions inopinées pouvant se présenter à tout moment du jeu, la navigation parmi ces archipels pouvant se réinventer au gré des courants et des vents du moment.

Rhizotome © Zyx

Entre ces deux concerts, on s’est rendu à l’église pour entendre le duo Rhizotome – encore un mot qui n’est pas ici anodin : le rhizotome étant l’herboriste qui recueille les racines des plantes médicinales – réunissant depuis quelques années le saxophoniste Matthieu Metzger (ici au sopranino) et l’accordéoniste Armelle Dousset. Accordéon diatonique, pétri de la pratique folk de l’instrument sur un répertoire qui fait référence à la Bretagne, à l’Auvergne et à des territoires plus lointains, revisités par une pratique collective, une formidable motricité rythmique sur le soufflet nerveux du diatonique et un certain sens de l’oubli et de la transe (dont, tout en restant assise, elle nous laisse imaginer aisément qu’ Armelle Dousset puisse être aussi danseuse), corollaire d’un sens de l’envol sur le registre du sopranino de Matthieu Metzger que l’on entendit improviser sur les projets plus abstraits du Grand Ensemble de Marc Ducret à l’ONJ de Daniel Yvinec. Et soudain, un couple se lève pour danse une scottish, et même une valse à cinq temps, qu’on n’avait jamais vu danser de longue date dans un festival de jazz, à plus forte raison dans une église.

La visite des Archipels continue cette après-midi 7 juillet à partir de 15 heures au prieuré et à l’église Saint-Léger Le Pallu, avec Sylvaine Hélary et Noémi Boutin, Jean-François Vrod, Pierre Baux et Vincent Courtois, le trio Sclavis-Pifarély-Courtois et bal final avec François Corneloup et Le Peuple étincelle. • Franck Bergerot

 

 

Brève de jazz

BON ANNIVERSAIRE MARTIAL !!!

MARTIAL SOLAL, notre héros du piano syncopimprovisé fête aujourd'hui ses 91 ans. Le 26 septembre il jouera à Vienne, en Autriche, au Porgy and Bess ; et en décembre il jouera à Münich. Les organisateurs autrichiens et allemands ont conservé leurs oreilles ouvertes aux disques de ces derniers mois : «Masters in Bordeaux», avec Dave Liebman, et le fantastique solo de Gütersloh en novembre dernier «My One And Only Love, Live at Theater Gütersloh, European Jazz Legends #15» (sans parler des formidables inédits de Los Angeles 1966 !). Amis programmateurs de l'hexagone, seriez-vous frileux ? Xavier Prévost https://www.porgy.at/en/events/8968/

Dayna Stephens

Son nom vous ne vous dit peut-être rien, mais quand vous saurez qu’il a enregistré aux côté de John Scofield, Kenny Barron, Brad Mehldau, Julian Lage, Ambrose Akinmusire ou Gerald Clayton, vous comprendrez que, match ou pas match, on ne saurait manquer, ce soir 11 juillet, l’unique date en France de ce géant tranquille du ténor, dont le jeu atteint à l’approche de la quarantaine une impressionnante maturité.

Mathis Pascaud – Concours national de jazz de La Défense

C’est le guitariste Mathis Pascaud qui a remporté le prix de groupe de la Défense à la tête de son quartette Square One. Le saxophoniste Lucas Saint-Cricq qui remplaçait pour l’occasion Christophe Panzani s’est vu décerner le prix d’instrumentiste.

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20180901 - N° 709 - 100 pages

L’histoire jamais racontée d’un concert légendaire donné à l’Olympia en 1971, une tournée vécue de l’intérieur en 1967 par le...