Jazz à Luz (1)

10 Jul 2012 #Le Jazz Live

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/Vendredi 06 juillet 2012/ « Tout sauf du jazz à Luz » pourrait être le sous-titre de cette édition, dont l’intitulé ne représente pas, loin s’en faut, l’éventail des musiques proposées dans la bourgade des Pyrénées. Le jazz, puisque c’est de lui qu’il ne s’agit pas, brille par son absence ! Faut-il s’en offusquer ? Sans doute pas. Mieux vaut apprécier ce qui nous est donné à entendre, artistes issus de multiples univers, choisis avec soin par des organisateurs dont l’enthousiasme et l’implication de tous les instants font plaisir à voir. « Le pari de l’étonnement » est le credo affiché de ce festival né en 1990.

Hors-ciel est un duo composé du vocaliste basque Beñat Achiary et du batteur Didier Lasserre, inaugurant le festival par une performance d’une vigueur peu commune. En plein air, dans le creux de la verte vallée, les deux improvisateurs ne tardent pas à rentrer dans le vif du sujet. La seule force vocale d’Achiary a de quoi impressionner. Celui qui se révèle par ailleurs un homme souriant et au propos réfléchi se transforme en féroce créature ululant son yodel sur la minuscule scène qui ne saurait accueillir de troisième larron. Chanteur halluciné, Achiary alterne entre montées déchirantes dans les aigus et passages plus rares dans les basses, grognements et chants diaphoniques, tandis que Lasserre martèle ses toms de façon quasi-tribale – le résultat fait songer à quelque antique transe en territoire indien (d’Amérique). Du balai ! Le festival s’annonce ainsi sous des augures colériques, ce que confirme Achiary sitôt le concert terminé : « pour nous le concert était chargé, nous avions des choses à exprimer ». Bien qu’annoncé sur le programme comme une déclamation de poèmes, aucune parole intelligible ne fut ouïe, bien que le vocable mystérieux déployé évoquât plusieurs langues simultanément, scat unique en son genre qui doit davantage à Kurt Schwitters qu’à Ella Fitzgerald et franchit allègrement le mur du son. Pas de tout repos pour le spectateur, d’autant que tout cela se produit d’un bloc, sans répit, sans accalmie. Susurrements, feulements, sanglots, intimations autoritaires, Achiary projette à la face de l’univers son sanglot lyrique au vibrato puissant. On peut parler de « rock » au sens propre : c’est comme si les rochers se lançaient dans des vocalises pour s’extraire de terre. L’absence de neige sur les flancs de montagne entourant les festivaliers de toute part est la seule garantie contre l’avalanche que ce concert n’aurait pas manqué de provoquer en eut-il été autrement. Tout cela a l’air du goût du saxophoniste Michel Doneda, spectateur assidu lorsqu'il ne joue pas, qui inhale, yeux fermés et narine au vent, la combinaison des frétillements insectoïdes de Lasserre et des éructations libertaires d’Achiary, plus proche d'un Keiji Haino que jamais. Deux artistes étrangers à toute notion de concession et une très belle introduction au festival.

Puis c’est Radian sous le chapiteau. Très attendu des spectateurs, le trio autrichien produit par le chicagoan John McEntire (du groupe Tortoise), débute son set avant la tombée de la nuit. Leur musique est composée, pointilliste et contrôlée jusqu’à la maniaquerie. En mode autiste, tels des Sonic Youth sous Xanax, les trois larrons ne semblent nullement concernés par la présence d’un public et déroulent sans sourciller leur esthétique sonore. On n’y perd pas forcément au change, et on pénètre in medias res dans l’univers glitchy, détaillé, précieux du groupe : mélange de dub-rock aux infrabasses enveloppantes et d’électro binaire dont les racines sont à chercher dans ce qui se produisait à l’orée des années 2000 sur des labels comme Sub Rosa ou Mille Plateaux. Guitare en bandoulière, Martin Siewert semble surtout préoccupé par les potards de quelque machine, avant d’enchaîner sur un morceau de post-rock qui pourrait aussi bien dater de 1999 ou de 2005. Le SON est exceptionnel, le tout semble mixé par Dieu en personne, nos hi-fi génies et probablement control freaks ne laissant pas au hasard le soin de bien faire les choses. Flirts avec les larsens et la perception de l’auditeur, arrosage généreux en décibels, le public est décoiffé par la seule colonne d’air s’échappant de multiples enceintes : Pierre Henry n’a qu’à bien se tenir. Il faut avouer que ce trio a trouvé une formule irrésistible, immersive en diable, un univers sonore cohérent, propulsif et moelleux à la fois, chaleureux et accessible. Martin Brandlmayr utilise sa batterie d’une manière originale qui n’a rien à voir avec le jazz, ni même avec le rock d’ailleurs : toutes ses frappes sont relayées par un ordinateur en simultané, et sont rendues immaculées et dépourvues d’attaque. Riffs quasi-robotiques à la basse électrique (John Norman), rythmes obsessionnels à la Jaki Liebzeit (CAN), ambiances inouïes et parfaitement équilibrées (le trio ayant choisi, comme Thelonious Monk mais dans un tout autre genre, d’ôter de leurs interventions tout ce qui n’y était pas nécessaire), ce concert illustre à la perfection le maître-mot du festival : peu importe l’étiquette, vive la découverte ! C’en est une belle, indubitablement, de même que le soundtrack idéal pour un roman de J.G. Ballard. Le rappel nous plonge dans des chemins aussi sombres qu’une forêt Nord-américaine filmée par David Lynch, comparaison étayée par un jeu de guitare et des sonorités de vibraphone sorties d’on ne sait où, évoquant les bandes originales du Maître. A perte de vue, les spectateurs dodelinent de la tête en affichant des sourires d’approbation. Ambient des cimes, sans populisme, cette « musique pour aéroport » nouvelle cuisine donne envie de prendre l’avion en s’acquittant de sa taxe carbone. Ce concert mériterait de paraître en CD et pourrait être envoyé dans l’espace via la sonde spatiale pour signifier aux habitants des autres planètes que nous écoutons la même musique qu’eux.

Programmée en plein air dans le Verger, la magie dispensée par La seconde Méthode ensorcelle-t-elle ? Afro-chanson qui lorgne vers les rives éthio-rock arpentées par The Ex et leurs divers invités du continent sub-saharien, la formation se signale par une grande cohésion qui garantit au chanteur tchadien Abakar Adam Abaye un écrin sans faille. La contrebasse se fait panthère, noire et souple, le batteur se pare d’un son mat seventies et adéquat, paire rythmique chargée de faire danser la musique (et le public). Le guitariste Nicolas Lafourest me semble cependant le meilleur atout du groupe, ses sonorités douces-amères et occasionnellement sarcastiques à la Marc Ribot apportant beaucoup de sel à l’ensemble. Voilà un musicien qui est à la fois dans la musique en train de se faire et comme à distance d’elle, proposant ses propres sous-titres. Le rendu est sourd, la basse et la grosse caisse en avant dans le mix menacent à tout moment d’enfouir la musique sous leur domination. Tout le contraire de Radian, qui parvenait à conjuguer richesse en décibels et orfèvrerie sonore. Pas grave en soi, cette sonorisation approximative convenant assez bien à ce type de musique, plus proche des rugosités du label Sublime Frequencies (Omar Souleyman, Guitars from Agadez, I remember Syria etc.) que du désormais professionnalisme (cela fait drôle de le dire mais c’est ainsi) bien calibré des Ex-punk hollandais. Le vrai problème est que cette musique (qui contient autant de traces de jazz que vos Petit Beurre de traces de cacahuètes) se déroule sans surprise, les morceaux sur un seul riff se succédant de façon presque indifférenciée, même si un titre en shuffle funky vient à un moment animer la scène. Les musiques répétitives de danse ont besoin d’une intensité soutenue pour tenir debout et produire leur effet. Les choses telles que présentées ici sont trop légères. Rien de déshonorant, mais dans le genre afro-blues, les Tinariwen n’ont pas de souci à se faire. Si ce chroniqueur avoue son incompétence en matière de grindcore palois, c’est l’oreille alerte et le pied vaillant qu’il se rend dans la petite Maison de la Vallée, par ailleurs bibliothèque à l’architecture originale, et dont l’espace réduit laisse chaque année des festivaliers à la porte de tel ou tel concert, pour savoir de quoi retourne Kourgane. Formation qui a fidélisé un public de festivaliers (c’est leur 3e prestation ici), le quartette de hard-rock extrême fait trembler les murs de pierre et invite au pogo en s’y livrant sur scène. Riffs apocalyptiques et uniformément assourdissants assénés à coups de massue, morceaux qui se suivent et se ressemblent (malgré quelques métriques biscornues ici et là), paroles quasi-martiales inaudibles et proférées par un chanteur nourri à la cendre froide, volume sonore maximal (décidément), cela aurait pu avoir les qualités du Moonchild de John Zorn avec Mike Patton, des Melvins ou de Napalm Death. Comme avec ces formations, l’énergie déployée est renversante, les musiciens semblent électrisés par leur propre musique, mais la nuance et le contraste ne semblent pas figurer à la panoplie du groupe. Le jeu du batteur tout comme sa sonorité présente peu d' intérêt, à moins d’être sensible à l’ivresse de la vitesse et à l'haltérophilie. Les titres sont présentés de façon indistincte comme des hommages successifs à divers héros et martyrs « entrés en résistance ». Il faut être honnête : le public qui s’est déplacé semble ravi, hurlant, trépignant, faisant des bonds et restant près d’enceintes poussées dans leurs derniers retranchements sans la moindre protection auditive. Un parti-pris extrémiste pour une esthétique « tous les potards dans le rouge » qui semblera bien difficile à dépasser.

David Cristol

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20181101 - N° 711 - 108 pages

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