La Kreiz Breizh Akademi enregistre

03 Sep 2015 #Concerts

J’ai à plusieurs reprises mentionné dans ces pages la Krei Breizh Akademi fondée par le chanteur traditionnel breton Erik Marchand. Qu’est-ce que ça vient faire dans nos pages ? Eléments de réponse à propos de l’enregistrement auquel j’ai assisté mardi dernier ,25 août, de la 5ème édition de cette institution bretonne, sous la direction de la contrebassiste Hélène Labarrière et Jacky Molard. Concert le samedi 28 août au festival Fisel de Rostrenen.

S’il m’est arrivé de citer cette Académie du Centre Bretagne, voire de chroniquer (généralement assez brièvement dans un encadré regroupant diverses musiques à la marge du jazz et des musiques du monde), c’est que de nombreux musiciens de la jeune scène jazz bretonne (souvent grandis sur les scènes des fest-noz) sont passés dans ses rangs et qu’elle constitue l’un de ses pôles sinon d’émergence du moins de formation, avec les classes de jazz des conservatoires de Brest et Saint-Brieuc, ainsi que le Nimbus Orchestra (hélas, en sommeil). Les spécificités de chacun de ces pôles, plus probablement quelques autres qui échappent encore à mon observation “touristique” (elle peut avoir exagéré chez moi une certaine myopie), me semble garantir à cette scène une ouverture et une diversité qui font son originalité, et en partie son isolement, car si le métissage est à la mode, c’est à la condition de s’être fait sous le soleil des Tropiques. Dommage !

Erik Marchand : un sacré tempérament
Le fondateur de la  Kreiz Breizh Akademi, c’est Erik Marchand, clarinettiste traditionnel et surtout chanteur de gwerz (la complainte bretonne) et de Kan a diskan (le chant responsorial à danser). Il n’est pas totalement inconnu des connaisseurs de jazz français puisqu’il apparut dans les années 70 au sein de l’Intercommunal Free Dance Music Orchestra de François, qu’au sein du Quintet de clarinettes il accueillit Louis Sclavis et qu’il collabora avec Paolo Fresu et Jacques Pellen au sein du trio Condaghes. Parti du renouveau de la musique bretonne dans les années 70, il collecta abondamment en Centre Bretagne, participa à la création d’un orchestre mythique, Gwerz, qui fit bouger les lignes de la musique bretonne de manière moins médiatique qu’Alan Stivell mais plus décisive au regard des musiques qui nous intéressent ici, avec notamment les frères Molard (Jacky le violoniste et Patrick le sonneur de cornemuses).

Par la suite, tout en cultivant son enracinement breton, on le vit porter son regard vers l’Orient, notamment vers les Balkans, pour toute une série de rencontres, voire de collaborations approfondies (avec le Taraf de Carancebes et le joueur de tarragot Costica Olan), puis vers le Sud. De sa part, dans un domaine où l’on vit fleurir pas mal de couillonnades, on attendit longtemps un faux pas… qui ne vint pas. Mais outre le sentiment, brillamment défendu par lui, qu’il y avait entre la Bretagne et les Balkans quelques traits communs, il s’y découvrit une passion pour les modes et les tempéraments dont les musiques du Moyen Orient et les deux grandes traditions indiennes font un usage fort savant et dont il comprit que c’était l’un des atouts de la musique bretonne qui méritait d’être approfondi. 

On n’entrera pas ici dans le détail des questionnements que posent le tempérament, les tempéraments faudrait-il dire, où se combinent et s’entrechoquent de manière inextricable le domaine du physique et du culturel (à quoi s’ajoute les aléas de la facture instrumentale et des modes de jeu). On n’évoquera que brièvement les objections que j’entends ici et là sur cet acharnement d’Erik Marchand à faire chanter des micro-intervalles à de jeunes musiciens qui ont parfois tout simplement du mal à chanter “juste”. Au cours du déjeuner qui ponctua la visite que je vais narrer, et l’échange que j’ai pu avoir avec Erik Marchand, j’ai cru comprendre qu’après une phase que je qualifierais, sans malice, de “dogmatique”, mot qu’il accueillit d’un hochement de tête amusé accompagné d’un « Ce n’est pas comme ça que je le formulerai. », il est passé à une approche plus “naturelle” et plus “souple”. Comprenons par là que certains modes – tous les ethnomusicologues ont eu l’occasion de l’observer – induisent des tierces alternatives à notre mineur-majeur, des quartes hautes et des septièmes majeures basses (voire hautes me précise-til) (pour ne citer que les intervalles qui devraient titiller les amateurs de blues) mais que l’important et de sonner juste, avec soi-même et avec l’ensemble orchestral dont on est entouré. De manière plus instinctive ?  « si on veut. » Tout cela me ramenant aux cours de musique indienne donné à Nanterre dans le cadre du département d’esthétique, par le joueur de vina Nageswara Rao qui balayait soudain la théorie des intervalles patiemment exposée pour se recentrer sur l’écoute du tampura, grand luth vertical joué par l’assistant du musicien, émettant un bourdon continu (tonique, dominante, octave et leurs harmoniques dont l’instrument favorisait l’expression) sur lequel l’interprète de raga règle sa justesse.

Boutique et académie
C’est pour approfondir ces questions de modalité et de tempérament, et les partager avec de jeunes musiciens bretons qu’Erik Marchand a créé la Kreiz Breizh Akademi en 2003. Il s’agit d’un orchestre constitué de musiciens sélectionnés par lui, qui étudie durant une période de trois ans, fixe son travail sur disque puis se produit en public, pendant qu’une nouvelle promotion se constitue. L’étude comprend la participation de nombreux musiciens extérieurs parmi lesquels on a vu passer le percussionniste Keyvan Chemirani, le clarinettiste Hasan Yarimdunia, le batteur Karim Ziad, le pianiste Bojan Z, le trompettiste Ibrahim Maalouf, etc. La cinquième Kreiz Breizh Akademi qu’il m’a été donné de voir enregistrer mardi dernier, 25 août, a travaillé sous le parrainage d’Hélène Labarrière, avec notamment la participation du guitariste Kamel Zekri, le joueur de lyra Ross Daly, le oudiste et théoricien de modes Fawaz Baker, les violonistes Dominique Pifarély et Jacky Molard.

La Kreiz Breizh Akademi est hébergée par La Grand Boutique de Langonnet, petit village breton du Centre Bretagne où l’agent-tourneur-programmateur-producteur-agitateur Bertrand Dupont a investi une ancienne auberge relai qui reçoit concerts, résidences, stages, expositions, production et enregistrement… J’y suis accueilli dans la “cabine de contrôle” par Hélène Labarrière et, à la console, Jacky Molard qui parallèlement à ses cordes, pratique assidument la prise de son. Derrière la vitre, je peux voir s’installer les musiciens de la Kreiz Breizh dans le salle de concerts transformée en studio : hormis un percussionniste, que des cordes frottées, car tel est le thème de cette édition. Il existe aujourd’hui une sorte de fraternité des cordes frottées où tradition classique européenne et pratiques improvisées aiment à se frotter aux traditions populaires : viennent à l’esprit le quatuor Ixi, les multiples combinaisons auxquelles se prêtent Régis Huby que Jacky Molard, violoniste, côtoya notamment au sein d’un quatuor prémonitoire avec le violoniste traditionnel auvergnat Jean-François Vrod (récemment chroniqué dans nos pages pour se “Soustraction des fleurs”), mais il faudrait encore citer les polyphonies du violon norvégien hardingfele à manche court et chevalet aplati, ou les polyphonies de violon traditionnel suédois qui hantent le catalogue ECM sous les doigts de Nils Økland et Mast Eden. Point d
’hardingfele dans cette Kreiz Breizh Akademi, mais, se mêlant aux cordes du symphonique, une vielle à roue et un gadulka (descendant, comme le violon et la lyra crétoise à laquelle il s’apparente, de l’antique rebec dont il garde la forme de poire, les trois cordes mélodiques, complétées ici de cordes sympathiques).

Kreiz Breizh Akademi #5: Jean-Luc Le Mouël, Youenn Lange (chant), Pauline Willerval (gadulka), Floriane Le Pottier, Pierre Droual, Thomas Felder, Youenn Rohaut (violon), Alexis Bocher, Goulven Kervizic (violoncelle), David Séverac (vielle à roue), Sylvain Didou (contrebasse), Thomas Lippens (percussions).
J’assiste à la mise en boîte d’un arrangement proposé par le violoncelliste Goulven Kervizic, alias Goulven Ka, sur une dans fisel. Riff instrumental asymétrique évoquant les Balkans, mais tout autant de ces accompagnements que l’on entendit autrefois sur la scène du folk revival anglo-irlandaise au sein de Planxty et de la première mouture de Steeleyespan sous les doigts du guitariste Martin Carthy et du bassiste Ashley Hutchings. La partie de basse ici étant finement coachée par Hélène Labarrière… On n’en finirait pas de pister les correspondances. Après ce prélude puissamment riffé, andante et prairie de cordes (« J’ai mis mon veto sur certaines harmonies qui n’avaient pas leur place ici. » me glisse à l’oreille Erik Marchand, alias Doc Tempérament, s’accompagnant d’un malicieux clin d’œil) plus un discret solo improvisé de gadulka de Pauline Willerval, retour à la pulsation riffée, cette fois-ci avec les deux chanteurs Jean-Luc Le Mouël et Youenn Lange  cachés au fond du studio dans une cabine d'isolation vitrée qui lancent leur kan a diskan (chant et déchant, dans la grande tradition bretonne). Reprise, mise au point, précision de Goulven Ka sur les nuances, interrogation d’Erik sur un point de justesse… On la refait, puis on la refait une dernière fois pendant que c’est chaud. Déjeuner.

À mes côtés, Youenn Rohaut, violoniste, découvrant qui je suis, s’exclame : « Ah, c’est vous ! Je vous avais écrit lorsque j’étais lycéen pour vous demander des renseignements sur le métier de journaliste. » Moi, soudain inquiet : «  Je vous ai répondu au moins ? J’ai été aimable ? » Apparemment, il ne m’en veut pas et se montre tout particulièrement reconnaissant à notre collaborateur Ludovic Florin, dont il a apprécié les cours à l’Université de Toulouse, les compétences et le dévouement. Puis il évoque ses premières amours : Jean-Luc Ponty. Mais déjà, l’heure est venue d’y retourner pour retravailler sur un morceau déjà enregistré mais qu’il conviendrait de réessayer. Le répertoire – thèmes, échelles, tempéraments – ont été sélectionnés par Erik, les arrangements sont des propositions des participants comme des intervenants, imaginés collectivement ou individuellement, mais réaménagés collectivement en atelier. Cette fois-ci, il s’agit d’une gavotte dont l’arrangement a été proposé par Dominique Pifarély avec tout un travail d’accentuation “en l’air” très exigeant sur le plan rythmique. Youenn Rohaut y prend un solo de quinton, violon à cinq cordes qui couvre les tessitures du violon et de l’alto. Son très droit, formules mélodiques et rythmiques très typées, le souvenir de Jean-Luc Ponty est encore sous ses doigts : échanges de sourires complices avec Hélène, Jacky et Erik qui se souviennent aussi de l’évocation de Jean-Luc Ponty à table. Le micro de cabine est ouvert, les musiciens nous entendent. Rires. On en refait une : le quinton se libère, s’épanouit, respire, suivi du violon de Thomas Felder, iconoclaste et folâtre. 

Serrotine commune
Je regarde ma montre. L’après-midi est déjà bien avancée. Avant mon retour sur Paris, ma maisonnette a encore besoin de quelques soins. Trouver du bois pour mon prochain passage cet hiver et passer à la maison de la chauve-souris de Kernascléden où je montrerai des crottes trouvées dans mes combles. Loirs ou chauve-souris ? La jeune femme qui tient le bureau d’accueil écrase l’une de ces crottes entre ses doigts et la réduit en une petite poussière brillante (pattes, élytres, ocelles, antennes, mandibules et toutes ces petites cuirasses réduites en poussière d’insectes) : « chauve-souris, probablement serrotines communes. Ne les dérangez pas ! Vous n’avez rien à craindre pour votre isolation. » Franck Bergerot

 

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20181201 - N° 712 - 116 pages

Le 6 janvier 1999, Michel Petrucciani s’éteignait à New York. Quelques mois plus tôt, le jazzman le plus populaire de...