JazzPote à Thionville : un grand « petit festival »

Aux grandes kermesses du swing qui fleurissent tout l’été en France, je préfère de loin, nous confie Daniel Humair, me produire dans des festivals que l’on dit “petits” comme JazzPote.

Daniel Humair1Pourquoi ? En raison de la gentillesse et la chaleur de l’accueil, la convivialité du lieu, la qualité du public qui manifeste une écoute vive et généreuse, et, en plus ici à Thionville, l’excellence du son dans ce Théâtre en bois de 220 places.” Pour avoir été invité à assister à deux soirées, les 8 et 9 juillet, de la 12ème édition de JazzPote, je signe et contresigne cette déclaration du batteur suisse ambidextre, à peine âgé de 78 ans. Récit et explications.

Voilà quelques années déjà que j’avais repéré JazzPote sur la carte si dense des festivals du mois de juillet. Principalement en raison de sa programmation ouverte, audacieuse, intelligente, toujours anticipatrice. Parce qu’elle sait dénicher à leurs débuts les jeunes talents avant qu’il ne soient nationalement et médiatiquement reconnus et par conséquence financièrement inaccessibles. Quelques noms pour preuve piochés dans les précédentes éditions : Baptiste Trotignon, David El Malek, Géraldine Laurent, Nox.3, Jeanne Added qui remplit aujourd’hui l’Olympia ou Mélanie de Biasio qui connaît un succès international.

JazzPote, c’est d’abord une association qui a vu le jour à Thionville en 2003 avec la complicité d’une poignée de copains rencontrés au sein d’Amnesty International, tous amateurs de jazz et bien décidés à créer un événement musical original dans leur ville. Le festival compte désormais une bonne centaine de bénévoles multitâches qui, une semaine par an, s’improvisent cuistots, guichetiers, vendeurs de saucisses-frites et de bières, voire chauffeurs et chargés de communication. A leur tête, Christian Schott, magnifique président à l’énergie bienveillante et à l’enthousiasme communicatif. Il est impossible de ne pas aimer d’emblée ce jeune et infatigable retraité de la SNCF où il était chargé des ressources humaines tant il incarne par sa gentillesse naturelle, body and soul, l’esprit JazzPote.

Comment organise-t-on un tel festival ? Le coût de JazzPote tourne actuellement autour de 62.000 € financés grâce aux entrées, mais aussi aux subventions de la Ville de Thionville, du Département, de la Région et à de nombreux sponsors, démarchés par des bénévoles motivés. C’est bien la force de ce festival porté à bout de bras par une bande de potes, pas forcément adeptes de jazz mais fidèles au poste “par amitié mais aussi pour l’ambiance grâce la formule « apéro jazz » entre 18h30 et 20h30 avec concerts gratuits et restauration conviviale. C’est notre parenthèse enchantée au début de l’été. On pourrait dire qu’avec l’été revient le JazzPote, mais on a décidé de dire qu’avec le JazzPote revient l’été. Parce que si on fixe les choses de cette manière, on est assuré de toujours continuer l’aventure, et c’est bien ce que nous souhaitons. Résultat : la fréquentation va crescendo depuis trois ans” précise Christian Schott, tout heureux, en plein Euro, du succès de cette 12ème édition de JazzPote, festival de l’amitié et de la convivialité, sans fouille ni cerbères, à la bonne franquette sur les bords ombragés de la Moselle.

Vendredi 7 juillet

Grégory Privat & Sonny Troupé

Mon premier est pianiste, martiniquais, fils de José Privat, pianiste du célèbre groupe Malavoi. Mon second est batteur, guadeloupéen, fils du saxophoniste Georges Troupé, auteur en 1986 d’une “Méthode d’apprentissage des sept rythmes du Gwo Ka”. Et mon tout donne sur scène ce duo explosif, alliance antillaise inédite et double entente riche en surprises rythmiques et délices mélodiques. Sonny Troupé, très sollicité dernièrement par l’abondance de concerts qu’il donne cet été avec Lisa Simone, a néanmoins choisi de se faire remplacer par Arnaud Dolmen plutôt que de rater ses retrouvailles avec l’ami Gregory. Il faut dire que leur tête-à-tête musical s’affirme comme une conversation intense, passionnée, égalitaire, yeux dans les yeux, cœur à cœur, d’inconscient à inconscient. Comme un dialogue tout à la fois léger et grave, libre, lyrique et rieur, « sans barrières de styles, mais avec toujours au cœur la priorité donnée au chant et à la mélodie ». Leur entente mutuelle est naturelle et immédiate, tout en jeu de peau et d’ivoire, jeu de mains, jeu de regards, jeu de sourires complices. A chaque ritournelle, à chaque nouvel ostinato entêtant, c’est une évidence, ils dansent à la même cadence ; à chaque tournerie plus ou moins improvisée, ils se comprennent au quart de tour. Tout au long de leurs échanges, le rôle respectif de l’un comme de l’autre, au gré des humeur, au fil de l’instant, peut changer et nous entrainer sur des chemins toujours imprévus, toujours enchantés. Enthousiaste, le public, chauffé à blanc par l’étuve qu’était devenu le Théâtre en bois, a tout de suite compris la générosité joyeuse du duo et après avoir scandé des deux paumes sur tout un morceau, a répondu par une salve spontanée d’applaudissements. 

Daniel Humair Sweet & Sour Quartet

Voilà un concert qui a failli de ne pas avoir lieu. Pourquoi ? En raison du planning très chargé de Vincent Peirani et Emile Parisien en ce mois fou de tournée. Sur sa page Facebook, Emile écrivait le 6 juillet  : “Départ avec Vincent de Montreux à 4h45 du matin, arrivée à Genève Aéroport à 5h50, vol Genève-Amsterdam, puis Amsterdam-Helsinki. On tente de récupérer nos bagages qui sont bloqués ailleurs. Déblocage de situation à Helsinki Aéroport après 45 minutes de discussion, vol Helsinki-Tampere. On récupère nos fameux bagages, et pour finir avec 1h de voiture de Tampere à Ikkaalinen : On est bien!!! Arrivée prévue à la salle vers 18h15. Concert et puis ce qui est chouette, c’est que demain on repart à 4h du matin pour un voyage encore mieux afin de rejoindre Daniel Humair et Jérôme Regard à Thionville pour JazzPote !!!“ Ce que Vincent et Emile ne savent pas encore, c’est qu’ils rateront leur avion et arriveront finalement à Thionville le 8 juillet in extremis en fin d’après-midi au grand soulagement de Christian Schott et de son équipe. Ils repartiront le lendemain matin à l’aube pour se retrouver le 14 juillet à Istanbul lors d’un concert qui se terminera à minuit … en plein putsch militaire. Bloqués dans leur hôtel, ils ne pourront s’envoler de Turquie que deux jours plus tard, atterrir à Roissy et repartir dans la foulée à Ossiach en Autriche pour dialoguer en duo au Carintischer Sommer Festival …. C’est parfois bien mouvementé la vie d’un artiste en tournée au mois de juillet !

Revenons au concert de Daniel Humair dans la très chaude ambiance du Théâtre en bois. C’est une évidence, le Sweet and Sour 4tet est pour lui un vrai bain de jouvence. “Jouer en 2016 avec des musiciens de ma génération, cela m’emmerde, dit-il franchement. Depuis mes débuts, je ne joue que si je m’amuse. Cela été toujours le cas, même avec Martial. C’est bien pourquoi j’ai choisi de m‘amuser aujourd’hui avec ces jeunes musiciens si talentueux en leur proposant des terrains de jeu avec des règles que l’on peut modifier en permanence. J’ai, à chaque prestation de ce nouveau groupe, une sensation de bien être, de jubilation, de complicité, l’impression d’avoir fait un pas en avant. Je n’ai alors qu’une envie : vite recommencer et me remettre encore en question.” Quel est son rôle dans le groupe ? « Chapeauter simplement une conversation avec des solistes qui me donnent à mon âge l’impression de toujours faire des progrès ». Soyons clair ! Batteur spectaculaire, c’est-à-dire qui doit être vu pour être mieux entendu, Humair fait ici mieux que « chapeauter ». Avec une superbe amplitude et précision de mouvement, en jouant sur les variations d’intensité et de tempo, il n’a pas son pareil avec ses cymbales, tambours et baguettes pour relancer, bousculer, animer, rafraîchir ou enflammer la conversation. Conversation vive et libre, consolidée par les walking bass confortables de Jérôme Regard avec sa contrebasse au son si chaud et puissant. Conversation facilitée, stimulée, aiguillonnée par la rare complicité qui unit Parisien à Peirani. Résultat : avec un tel soutien rythmique, l’alliage du soprano et de l’accordéon, deux instruments qui se retrouvent souvent ici dans la même tessiture et qui s’enroulent telle une houle l’un à l’autre en une danse serpentine fiévreusement chaloupée, fonctionne à merveille pour nous offrir une inépuisable palette de sons et de couleurs. Une nouvelle fois, le public thionvillois ne s’y est pas trompé : standing ovation amplement méritée !

Samedi 8 juillet

Anne Quillier Sextet

Trois ans après l’avoir découverte en 2013 lors du concours national de la Défense où la pianiste, compositrice et cheffe d’orchestre avait remporté le premier prix de groupe, c’est avec grand plaisir que je la retrouvais à Thionville à la tête de son sextette composé de musiciens issus du collectif rhônalpin Pince-Oreilles. Comme l’excellent Gregory Sallet au soprano et à l’alto et Aurélien Joly et sa trompette à demi coudée, drôle de cuivre à clapets (et non pas à pistons) fabriqué par un facteur allemand. Disons-le tout net, la musique vive, forte et dense, pleine de rebondissements, que propose Anne Quillier dans son tout nouveau programme inspiré par les BD de Manu Larcenet ou de Vijay Iye, nous a convaincu par sa puissance rythmique et cohérence orchestrale avec ses savants tissages de voix, ses coulissages de textures sonores habilement agencées. Ainsi, dans “Breaking Point”, galvanisée par les obstinatos d’Anne au piano, la belle machine à sons s’ébroue, s’échauffe, s’enfle en crescendo pour exploser en un festin d’aigus. Puis, ensuite, décide de s’alanguir en une ballade funèbre qui peu à peu s’enfièvre, s’enflamme. Et ainsi de suite … jusqu’à la fin. Tonnerre d’applaudissements ! Pas de doute, le public qui découvrait le sextette pour la première fois fut conquis. Quant à Anne, elle avoua alors aux spectateurs sa grande émotion d’avoir pu jouer en première partie de la grande Carla Bley, celle qui lui avait donné à ses débuts l’envie d’écrire et de composer.

Carla Bley Trio

Voilà déjà trois ans que Christian Schott souhaitait programmer Carla Bley dans son festival. Coup de chance, Carla Bley, Steve Swallow et Andy Sheppard, un trio qui existe depuis plus de 20 ans, sont venus cette année à Thionville avec en cadeau la création mondiale d’une suite en trois parties intitulée “Copycat” qu’ils purent répéter la veille dans la salle de l’Adagio du conservatoire municipal. Toujours coiffée du même casque d’argent qui auréole aujourd’hui une silhouette si fine, si frêle, si fragile que l’on craint à chacun de ses mouvements qu’elle se brise en mille morceaux, Carla Bley, aujourd’hui âgée de… 80 ans (on ne peut le croire), pendant une bonne heure nous a enchantés avec sa musique savamment, sensuellement minimaliste qui développe avec sophistication harmonique, sens de l’épure et science du silence, une dramaturgie très intime et impressionniste. Son idée du trio reste toujours très orchestrale. Elle pense d’abord big band pour mieux ensuite opérer une « réduction » de la musique aux dimensions du trio. A preuve, “Naked Kiss/Diving Brides”, morceau composé avec la complicité avouée de Mendelssohn, mais aussi cadeau de mariage pour l’ami Andy Sheppard dont la a sonorité souple et ambrée de ténor fait ici une nouvelle fois merveille. Mais aussi, au menu, divers titres extraits de son dernier album ECM en trio Andando el Tiempo et surtout “Mister Misterioso”, l’entêtante ritournelle monkienne, ici magnifiquement « bluesifiée» grâce à un sublime arrangement de Carla. En rappel, pour conclure ce pur moment de musique vivante, ce thème envoûtant intitulé “Lawns”, tiré de l’album ECM « Sextet »(1987).

Pascal Anquetil

 

 

 

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *