Jean-Philippe Viret : 60% de matière grave au comptoir

Hier 14 février, dans le cadre de Musiques au comptoir, sous la halle Roublot de Fontenay-sous-bois, Jean-Philippe Viret donnait son deuxième concert “libre-cours”, une formule qui permet à un artiste de se présenter dans différentes configurations au même endroit au cours d’une saison. Après son trio avec Edouard Ferlet et Fabrice Moreau, désormais bien connu, c’est son trio 60% de matière grave qui montait sur la scène, avec Eric Seva au saxophone baryton, le trombone et les coquillages de Sébastien Llado remplaçant momentanément le serpent et le tuba de Michel Godard.

 


Musiques au comptoir, Fontenay-sous-bois (94), le 14 février 2014.

 

60% de matière grave : Sébastien Llado (trombones, coquillages), Eric Séva (sax baryton), Jean-Philippe Viret (contrebasse).


A trois minutes en RER de la porte de Vincennes et à 10 minutes à pied de la gare de Fontenay-sous-bois, la création du Comptoir remonte à 2002. Depuis, Sophie Gastine et Pierre Fischer ont réussi, avec le soutien de la ville, à donner vie à un lieu de création musicale très attractif, tant pour les musiciens qui en apprécient l’équipement, l’accueil et les possibilités de résidence, que pour le public qui aime venir y dîner en avant-concert et y traîner “after hours” pour partager un dernier verre avec les musiciens. Prix doux : 15 € plein tarif, 10 € tarif réduit, 5 € tarif enfant jusqu’à 12 ans, 12 € pour les possesseurs de la carte pilier qui s’acquière au prix de 25 €. Au comptoir, même politique avec hier une soupe de courgette à l’aneth ou un pâté maison (3,50 €), un sauté de dinde à la vanille façon blanquette (11€), gâteau de riz ou moelleux chocolat-marron à la crème anglaise (3,50 €), plus des petits vins très dignes à partir de 3€ et des prix moindres pour qui veut se désaltérer sobrement. On comprendra que si “musique” s’accorde ici au pluriel, la préférence du lieu va aux musiques privilégiant convivialité, proximité et convivialité. On n’est pas au Zénith et c’est tant mieux.

 

J’en profite pour dîner avec les musiciens – et Pierrette Devineau, directrice du Paris Jazz Festival, venue là en voisine – et les souvenirs affluent du temps où Eric Séva participa à l’enregistrement de Papillons noirs de Jo Privat avec Denis Fournier et François Corneloup au cours des séances d’enregistrement “Paris Musette” dont j’étais, avec Didier Roussin et à la demande de Patrick Tandin pour le Label La Lichère, l’initiateur et le directeur artistique, Jean-Philippe Viret y ayant accompagné Armand Lassagne et Serge Desaunay avant de participer aux plateaux qui tournèrent des années durant avec différents accordéonistes du projet. J’apprends aussi que 60% de matière grave est né à Tourcoing en mars 2012, qu’Eric Séva, en principe, y joue d’un saxophone basse qu’il n’a pas toujours à sa disposition (un instrument peu utilisé dont le prix dépasse les 20 000 €) et que le tromboniste Sébastien Llado remplace au pied levé (avec une seule courte répétition) le tubiste et joueur de serpent Michel Godard.

 

Et la précarité de cette situation ne se laissera guère entendre dans cette musique “de chambre” qui exige une certaine précision et à laquelle chacun – les deux membres réguliers présents, l’absent et même son remplaçant – contribue au cours de cette soirée qui commence avec Ménestrel de Sébastien Llado. Ici pas de rendez-vous au tas de sable après quelques chorus sur grille formulée de routine par le tandem basse-batterie. On pense aux trios de Jimmy Giuffre, pas seulement parce que la sonorité d’Eric Séva au baryton y renvoie (plus qu’à Gerry Mulligan et plus même qu’à John Surman auquel on sait qu’il n’est pas indifférent). Mais c’est surtout le fonctionnement de l’orchestre qui l’évoque, les trois musiciens se redistribuant constamment les fonctions de l’orchesre : contrepoint improvisé ou écrit, solo sur basse continue ou sur ostinato, stop chorus, tutti intempestif, exposé à l’unisson ou harmonisé… Un trio de Giuffre avec cet imaginaire d’aujourd’hui qui s’est élargi à une multitude de situations musicales.

 

Mais ce que les musiciens ont ici le plus en commun, c’est un certain rapport aux musiques populaires européennes, au cabaret et au musette, le rappel de “Paris Musette” ci-dessus n’étant donc pas totalement gratuit. On voit en effet Eric Séva proposer sa composition Rue aux fromages, valse musette renvoyant à sa jeunesse, rue aux fromages à Rozay-en-Brie où, ses parents possédant un dancing, il apprit la musique avec son père en jouant pour le bal. Puis ce sera au tour de Sébastien Llado de proposer Dernières danses, moins prosaïquement rattaché au monde du bal, avant que Jean-Philippe Viret nous y ramène plus explicitement, certes avec un vraie distance de compositeur, par un hommage à Didier Roussin, guitariste et historien du musette et de l’accordéon, disparu en 1996, dont l’accordéoniste Jo Privat avait fait son accompagnateur régulier et auquel, notamment dans ce cadre ainsi que dans le domaine de la chanson, Jean-Philippe donna souvent la réplique. Cette valse, au titre inspiré de cette truculence qui rapprochait Didier Roussin et Jo Privat – Un Chinon chinon un nichon – on en retrouvera sur YouTube  une trace inattendue dans la bouche de Youn Sun Nah qui la chanta avec Jean-Philippe Viret au centre culturel français de Séoul.

 

Il y aura des ballades, des berceuses, des formes plus abstraites, mais toujours avec ce côté “folklores imaginaires” (titre d’un album d’Eric Séva au Chant du Monde) réinventant un monde réel menacé, qu’il s’agisse de la musique de Stéphane Grappelli que Jean-Philippe Viret accompagna des années durant et auquel il rend hommage avec Mon petit lapin (nom que le violoniste donnait invariablement à ses accompagnateurs) ou qu’il s’agisse du choro, la plus européenne des musiques brésiliennes. C’est par ce dernier clin d’œil, avec une composition sobrement intitulée Choro que se terminera le concert, donnant l’occasion à Sébastien Llado d’enchaîner de stupéfiants solos de conque sur les phrasés pourtant très acrobatiques de cette folle musique carioca.


On retrouvera 60% de matière grave avec son personnel habituel (donc avec Michel Godard au tuba) le 15 juin au Parc Floral, dans le cadre du Paris Jazz Festival. Auparavant Jean-Philippe Viret sera revenu au Comptoir, le 27 mars, en compagnie du joueur de viole de gambe Jay Elfenbein avec lequel il improvise depuis quelque temps sur des pages de Machaut, Telemann, Marin Marais, Bela Bartok, plus quelques partitions originales. Le lendemain, 28 mars, le Comptoir accueillera le Yokai Quintet de la batteuse Anne Paceo, puis le clarinettiste Sylvain Kassap et l’Ensemble Laborintus (le 10 avril) et le flûtiste Michel Edelin qui, le 14 mars, y donnera suite à une résidence de trois dates à Fontenay-sous-bois entamée le 6 mars dans la salle Jacques Brel.

Franck Bergerot


 

C’était aussi le 14 février :

1923

Le trompettiste new-yorkais Johnny Dunn enregistrait Spanish Dreams.

1928

Première séance des frères Tommy et Jimmy Dorsey.

1929

Les séances continuaient pour l’orchestre d’Earl Hines qui avait fait ses débuts la veille dans les studios Victor de Chicago.

1940

1ère séance de la grande année 1940 pour le Duke Ellington Orchestra qui enregistrait Solitude, Mood Indigo, Stormy Weather et Sophisticated Lady. Après quoi, Duke cèda sa place à Billy Strayhorn pour une séance en sextette de Barney Bigard.

1944

George Shearing présentait son premier sextette en studio, à Londres, avec une front Line classique : trompette (Kenny Barker), alto (Harry Hayes), ténor (Aubrey Franks).

1945

L’accordéoniste Kamil Behounek enregistrait Utrzeny koflik à Prague avec notamment le mulit-instrumentiste Jan Hammer Senior à la contrebasse (père du claviériste Jan Hammer que l’on connut notamment avec le Mahavishnu Orchestra).

1955

Zoot Sims partageait la direction d’un octette avec le tromboniste Dick Nash pour une séance sous label Zim.

Billie Holiday enregistrait pour Verve en compagnie de Charlie Shavers et Tony Scott.

1956

Paul Desmond enregistrait en quartette avec le joueur de mellophone Don Elliott.

Les séances Barclay de Stéphane Grappelli pour l’album “Improvisations” continuaient avec Maurice Vander, Pierre Michelot et Mac Kac.

Milt Jackson enregistrait à Los Angeles en compagnie de Barney Kessel, Percy Heath et Larance Marable pour Atlantic.

1958

Herbie Mann enregistrait “Just Wailin’” avec Charlie Rouse, Mal Waldron, Kenny Burrel, George Joyner et Art Taylor pour New Jazz.

1959

Sur la route de San Francisco où il était attendu au Blackhawk, le sextette de Miles Davis jouait au Civic Opera House de Chicago à la même affiche que Thelonious Monk, Sarah Vaughan et Gerry Mulligan.

1960

Le Dave Brubeck Quartet enregistrait Maria pour l’album “Brubeck Plays Bernstein”.

1961

Clifford Jordan enregistrait “A Story Tale” pour Jazzland en compagnie de Sonny Red, Tommy Flanagan et Elvin Jones.

Guy Lafitte enregistrait pour Barclay Exodus, Tous les jours se ressemblent et Solitude en compagnie de Georges Arvanitas, Pierre Sim et Charles Bellonzi.

Le pianiste hollandais Francy Boland et le trompettiste macédonie Dusko Goykovitch enregistraient à Cologne, chacun sous son nom, à la tête d’un octette européen, dont l’européen d’adoption Kenny Clarke.

Johnny “Hammond” Smith enregistrait “Stimulation” pour Prestige avec le vibraphoniste Freddie McCoy.

Eddie “Cleanhead” Vinson enregistrait “Back Door Blues” avec l’orchestre des frères Adderley.

1962

Junior Mance enregistrait “Junior’s Blues” avec Bob Cranshaw et Mickey Roker pour Riverside. Bob Cranshaw ne chômait pas ce jour là, car il était également en studio pour l’enregistrement de The Bridge de Sonny Rollins avec Jim Hall et Ben Riley.

1963

Gary Burton enregistrait son troisième album “Three in Jazz” avec Jack Sheldon, Monte Budwig et Vernell Fournier.

Duke Ellington enregistrait à Hambourg avec son orchestre et l’orchestre symphonique de Hambourg Non-violent Integration qui paraîtra sur l’album Reprise “The Symphonic Ellington”.

1964

Sonny Rollins enregistrait St. Thomas, Now’s the Time et ‘Round Midnight avec Herbie Hancok, Ron Carter et Roy McCurdy.

1967

Ruby Braff et Gerry Mulligan étaient les invités de l’orchestre de Duke Ellington au Boston Globe Jazz Festival du War Memorial Hall de Boston .

1968

Don Ellis commençait l’enregistrement de “Shock Treatment”.

Richard “Groove” Holmes enregistrait “the Groover”.

Jon Hendricks participait à la dernière séance d’“Underground” de Thelonious Monk en chantant In Walked Bud.

1969

P
haroah Sanders enregistrait The Creator Has a Master Plan pour l’album “Karma”.

1970

Ornette Coleman enregistrait “Friends and Neighbours” avec Dewey Redman, Charlie Haden et Ed Blackwell

L’orchestre de Duke Ellington jouait à Kyoto.

1971

L’orchestre de Duke Ellington enregistrait “The Afro-Eurasian Eclipse”.

1972

Earl Hines enregistrait en duo avec Jaky Byard pour MPS.

1973

Don Cherry enregistrait sa Relativity Suite avec le Jazz Composers Orchestra.

George Mraz et Sam Jones alternait en studio auprès d’Oscar Peterson sous la direction artsitique de Norman Granz.

1975

Derek Bailey et Evan Parker donnaient un concert en duo au Wigmore Hall où serait gravé dans la cire la première trace enregistrée de leur duo( “The London Concert”, Incus).

Art Pepper enregistrait en quartette avec l’accordéoniste Tommy Gumina (au Polychord)

Sonny Stitt enregistrait “Mellow” avec Jimmy Heath, Barry Harris, Richard Davis et Roy Haynes pour Muse.

1978

Willem Breuker enregistrait en septette la Waddenzee Suite et Flat Jungle pour le réalisateur Johann Van der Keuken

1980

Tommy Flanagan et le Super Jazz Trio (Reggie Workman et Joe Chambers) enregistraient leur deuxième album “Super-Session”.

 

Merci à la discographie de Tom Lord.

 


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