Journal Intime joue au Mikado

Journal Intime, ce sont des musiciens qui dansent. Chacun a son style propre. La danse de Fred Gastard avec son serpent python (pardon son sax basse) est la plus fougueuse. Celle de Sylvain Bardiau la plus sporadique. Celle de Matthias Mahler tient plus du piétinement. Celle de Marc Ducret est la plus intériorisée. Les yeux fermés,  il réagit avec son visage aux inflexions de la musique, comme si celle-ci lui soufflait dans la figure. Quant à Vincent peirani, il bat vigoureusement la mesure… JournalInt4

 

Journal Intime invite Marc Ducret et Vincent Peirani

Samedi 14 décembre, le Triton (les Lilas , 93)

Fred Gastard (sax basse) Matthias Mahler (Trombone), Sylvain Bardiau (trompette), Marc Ducret (guitare) , Vincent Peirani (accordéon)

L’engagement physique de tous ces musiciens se nourrit de leur tempérament et de leur conviction. Mais c’est aussi, de manière pragmatique, la conséquence d’une formule qui se passe volontairement de contrebasse et de batterie. Du coup, tout le monde est au four et au moulin. Fred Gastard, a un rôle particulier dans l’impulsion rythmique. Souvent il lance au saxophone basse de puissantes rafales de slaps, comme au début d’« Orage à tonnerre », lorsque le trombone de Matthias Mahler explore magnifiquement le timbre de son instrument et joue comme s’il se posait à lui-même d’énigmatiques questions. La guitare et l’accordéon entrent ensuite, pour creuser cette tension, ainsi que la trompette, et la musique décolle irrésistiblement.

Journal Intime élabore des architectures musicales sophistiquées et mouvantes. Deux ou trois instrumentistes (souvent, donc, avec Fred Gastard) assurent une sorte de base harmonique. Les autres peuvent choisir d’épaissir cette pâte sonore, de la commenter, ou de graviter autour comme des électrons libres. Puis, très vite, les rôles changent. C’est une sorte de Mikado inversé. On ajoute des baguettes de bois sans faire écrouler l’édifice, pour mieux interroger la frontière mystérieuse entre équilibre et déséquilibre. Ensuite, après ces états exploratoires, chacun se retrouve pour un riff énergique. La musique bascule alors vers un versant plus écrit. Mais le Mikado continue. Des musiciens sortent du jeu et reprennent leur liberté. Tout va vite, rien n’est figé, ça commence dans des prises de risque très jazz contemporain et ça finit dans la transe…

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Dans l’élaboration de ces Mikado sonores, Marc Ducret a un rôle essentiel. C’est souvent à lui qu’il revient d’être un facteur de déséquilibre, donc de dynamisme et de vie. La rencontre entre sa guitare (souvent saturée) et les cuivres offre de belles collisions sonores. Mais sa guitare n’est pas toujours distordue. Elle peut aussi se faire légère. Sa palette va de la pluie de clous à la pincée de sel. Rien n’est d’ailleurs systématique chez lui. Chaque note est approchée de manière différente. Le pied sur les pédales de distorsion, le médiator dans la bouche, il cherche la bonne attaque, la bonne durée, la bonne résonnance. Vincent Peirani, plus discret, contribue lui-aussi à élargir la palette sonore du groupe. Il trouve de magnifiques couleurs dans les aigus. Dans les graves, il est utilisé un peu comme un orgue.

La musique de Journal Intime se caractérise donc par des couleurs riches, variées, changeantes. Les cuivres peuvent aller assez loin dans l’exploration des timbres, mais sans s’enfermer jamais dans un registre d’expérimentation bruitiste. Toujours, ils sont rattrapés par la danse. Les musiciens du groupe, pour faire court, ont un pied dans Stockhausen et l’autre dans Jimi Hendrix (en fait, c’est un peu réducteur, car ces gars-là ont une quantité invraisemblable de pieds…), avec en plus cette culture de brass band qui les aimante vers le groove.

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Après le concert, on parle quelques instants avec Fred Gastard, l’homme au serpent python. Il est aussi généreux pour expliquer sa musique que pour la jouer. Il a plein d’amis à embrasser, et l’entretien se poursuivra donc au téléphone le lendemain. Il raconte la genèse du projet : « Journal intime au départ c’est un trio, constitué par les trois cuivres. On fait de la musique ensemble depuis sept ans. En dehors de Journal Intime, on se retrouve dans une fanfare qui a un répertoire de groove pur, par exemple du Fela… On adore faire ça. Oui, bien sûr, on écoute Jimi Hendrix et Stockhausen. Mais on écoute aussi Joni Mitchell. Je n’ai jamais fait trop de différence de toute façon entre la musique populaire et la musique dite classique… ».

Du coup, la dimension physique de leur musique découle de cet enracinement dans le groove : « On n’a pas de batteur alors c’est un vrai défi de jouer comme ça, on doit tous se soutenir… On a beaucoup galéré pour y arriver. Quand on a commencé Journal Intime, on était souv
ent dans le rouge dès le deuxième morceau…Il a fallu apprendre à gérer notre énergie. Mais on s’entretient…on court ensemble, on fait de la natation…
 ».

On est un peu intrigué par son saxophone basse. On lui demande ce que cela apporte par rapport à un sax baryton. Fred Gastard, qui doit avoir l’habitude de ce genre de questions sur sa vie privée, répond avec patience et douceur : « Avec le saxophone basse tu as une profondeur dans le grave que tu n’as pas au baryton. C’est un peu la même différence qu’entre un sax alto et un ténor, il y a une quarte de différence entre les deux. Tu peux obtenir des effets intéressants, tu peux fendre le son, chanter dedans, faire des doubles sons… Au total ça fait un jardin de sons assez chouette… »

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Samedi soir au Triton, après un ultime rappel (« Angels », de Jimi Hendrix) Fred Gastard avait annoncé que le dernier disque de Journal Intime Extension des feux venait de paraître (sur le label allemand Neuklang ). Il n’avait pas caché que les programmateurs (du moins en France) ne se bousculaient pas pour faire venir le quintette. C’est dommage cette frilosité, car la musique proposée par Journal Intime offre une synthèse rare : chercheuse mais vivante, inventive mais groovy, elle ne laisse personne sur le bord de la route. La mine réjouie des spectateurs, et surtout ces petites particules de joie qui flottaient dans la salle du Triton après le concert valaient tous les discours.

texte : Jean-François Mondot

Dessins : Annie-Claire Alvoet

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