La fête à Texier au Théâtre du Châtelet

Je rentre de “la fête à Texier” au Théâtre du Châtelet, cet “Equanimity Meeting” produit par François Lacharme alors que la seconde partie de la grande interview du contrebassiste réalisée par Stéphane Olliver arrive en kiosque dans notre numéro de mars (Youn Sun Nah en Une). Atmosphère des grands soirs, public averti au 1er balcon où musiciens, critiques, réalisateurs se congratulent comme des confrères. Et les autres? Le vrai public. Il est là aussi, nombreux, et tous partage le bonheur  de venir fêter le bonhomme Texier et cette espèce de magie…

 

…qui va sourdre tout au long du concert, de ces thèmes qui ont l’air de rien, que l’on chanterait volontiers à tue-tête comme de vieilles rengaines, mais avec ce petit quelque chose en plus qui les rend plus irrésistibles encore, qui fait que lorsqu’on les a chantés, on se sent un peu plus intelligent qu’avant, un peu plus grand, meilleur. Présentant le concert en amateur de contrebasse, François Lacharme parle d’engagement, comme ce “plus” qui fait qu’au-delà de ces gestes, ces matières, ces accessoires qui font le quotidien de la contrebasse, il existe une réalité qui dépasse l’instrument, et qui dépasse aussi le fait d’écrire une mélodie parfaite. Un coup de plume qui, combiné à celui de Louis Sclavis, aura marqué tout un jazz français. Combien de thèmes n’a-t-on pas écrit dans l’Hexagone qui associent leurs deux influences ? Quelque chose qui relève de l’Hymne et que Joe Lovano – car il est là, en coulisses, sûrement impatient d’entrer en scène – semble apprécier et qu’il va galvaniser.

 

Le programme va faire se succéder différentes formations, à commencer par le quintette avec Sébastien Texier, Francesco Bearzatti, Manu Codjia et Christophe Marguet. John Scofield viendra donner la réplique à Manu Codjia sur des compositions de sa plume aux accents bluesy, puis le plateau ne cessera de se recomposer de morceau en morceau de part et d’autre de l’entracte avec une dominante accordée en seconde partie au quartette actuel (Sébastien Texier, François Corneloup et Louis Moutin) pour un résltat plus limpide du fait d’un son de batterie, certes foisonnant, mais moins “bouchée” par les cymbales que celui de Marguet. Dominante accordée aussi à Joe Lovano, son charisme, sa projection sonore, son bonheur d’être là. Il est venu avec deux compositions dont notamment un quatuor écrit pour ses compagnons de souffle d’un soir et qu’il a intitulé Petit Opportun, en souvenir du club qui faisait les belles heures du jazz à Paris à l’époque où il découvrit la capitale. Il sait ce qu’il doit à l’Europe et il sait qu’il a dans la salle quelques amis chers.


Sauf peut-être pour John Scofield, un rien plus distant avec l’univers qu’il est invité à intégrer, il règne sur le plateau une complicité inespérée dans ce genre de all stars, ces musiciens ayant été réunis autour de l’histoire de Texier qui laisse ici une impression de rassembleur. Bien plus, toutes ces formules orchestrales s’enchaînent sans à-ccoups, avec même une certaine élégance qui semble avoir fait l’objet d’une minutieuse préparation, avec effets de tuilage lorsque les invités du morceau suivant entre en scène pour jouer la coda du morceau qui précède. Grand final avec l’“Equanimity Meeting” au grand complet qui donne toute sa dimension à ce plus dont je parlais plus haut, lorsque les quatre saxophones présents vont s’assembler pour tirer fanfare de Desaparecido (j’espère ne pas confondre). Rappel : “Riton” se lance dans un solo modal, s’interrompt et interpelle le public plaisantant sur son goût pour le “raga” et lance une dernière de ses tueries mélodiques. Standing ovation.


On s’interroge cependant à l’entracte et à la sortie. La sonorisation nous a-t-elle permis de jouir vraiment de l’événement ? Pour une fois, je ne suis pas seul à poser la question. « T’occupes pas de la sono, se moquait l’autre jour un ami sonorisateur, tu ne sais pas de quoi tu parles. » Admettons, je ne sais pas de quoi je parle. Je n’accuserai donc personne. C’est Charles Caratini qui est à la console. Avec lui, je me sens généralement en confiance. Mais j’ai à peine entendu Manu Codjia, ou si mal, rien de son articulation, guère plus de ses choix mélodiques, sitôt qu’il se mettait à phraser. Or qu’est-ce qu’une phrase sans son articulation ni son mouvement mélodique. Les saxes étaient loin et confus, Corneloup, mais surtout Lovano tirant leur épingle du jeu. On dira « Ah ! Ces Américains, ils ont le son à côté de nos petits Français. » Certes, Lovano a le son, il a aussi le métier et un matériel adéquat, micro fixé au pavillon, quand ses petits camarades folâtrent autour des micros sur pied. On croise Charles Caratini à la sortie des artistes… Plus audacieux que moi, Pascal Anquetil – Centre d’information du jazz – lui pose la question à brûle-pourpoint. Sur la défensive, le sonorisateur finit pas lâcher d’un air laconique : « de toute façon, d’où l’on m’a fait travailler, au troisième balcon, je ne pouvais pas me rendre compte de grand-chose. » Évidemment, dans ces conditions, que pouvait-on espérer ? Paul Jaillet : « moi, tu sais, j’étais tout devant, comme à mon habitude. Là, le son était parfait. » Certes, on ne sait pas de quoi on parle, on ne s’est pas déplacé pour juger au parterre ou au troisième balcon et on connaît rarement les dessous de l’affaire, mais il n’en reste pas moins vrai qu’on avait tendance à rétorquer aux déçus comme à ceux qui se sont levés pour la standing ovation: « Mais qu’est-ce que vous avez entendu? » Il y eut de belles sonorisations au Châtelet il y a quelques années, lorsque ces murs acueillaient un festival de jazz dans les années 2000. C’est ce que l’on espère pour Youn Sun Nah le 25, avec un dispositif heureusement plus simple.


Franck Bergerot

 

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