Laurent Coq guérit les rhumes!

Quand au cœur de l’hiver personne ne tousse, crache, couine, grince, éternue pendant un concert, c’est qu’il se passe quelque chose. Mercredi dernier au Sunset, pour le concert de Laurent Coq, il s’est passé quelque chose. Pas un bruit. De l’attention. De la réceptivité. La musique jouée ce soir-là a eu raison de tous les miasmes…LaurentCoq 4

 

Laurent Coq trio

Sunset, Paris (75), 4 février 2014

Laurent Coq (piano), Ralph Lavital (guitare), Nicolas Pelage (chant)

 

Laurent Coq, Ralph Lavital, et Nicolas Pelage ont proposé au public du Sunset une musique fraîche comme la rosée du matin. Elle repose sur une base solide : l’entente entre Laurent Coq et Ralph Lavital, jeune guitariste (26 ans) qui fut son élève.

Parfois on ne sait plus très bien qui fait quoi, qui a commencé, qui a fini, qui était là au milieu tant leurs lignes mélodiques s’imbriquent, se complètent, s’anticipent. Lors du deuxième set, ils ont fini une phrase exactement en même temps, au millième de seconde près, et le public a spontanément applaudi le miracle de cette communion spontanée.LaurentCoq 2

 

Si Laurent Coq et Ralph Lavital contruisent la maison, Nicolas Pelage peint les murs de couleurs éclatantes, invente des turquoises, des violet, des orange, et ajoute même quelques nids d’hirondelle sous les toits. Bref, il apporte sa fantaisie, sa fraîcheur, sa grâce. Sa grande carcasse est nonchalamment posée sur un tabouret. Il a un shaker dans la main droite dont il tire de subtils effets, par exemple en pianotant dessus. Sa voix a une tessiture assez incroyable, on croirait entendre Bobby McFerrin dans les aigus, mais lorsqu’il scatte (parce qu’il scatte, en plus !) sa voix se révèle joliment cuivrée. Sur l’avant-dernier morceau, The Bird Inside Me (une très belle composition soul de laurent Coq) il évoque Stevie Wonder.

Avec Ralph Lavital et Nicolas Pelage, tous deux originaires des Antilles, la musique prend une saveur très caribéenne. Cette inspiration est clairement assumée, comme le montrent les titres de ses compositions (Préchotain, mazouk pitché). Pour certaines d’entre elles, Nicolas Pelage a même rajouté des paroles en créole, par exemple pour Mwen two kontan  (moi trop content), un morceau qui se déguste comme de la confiture de soleil.

LaurentCoq 1

Laurent Coq se fond avec aisance dans ces mélodies qui avant d’être caribéennes sont surtout lyriques. Il semble très en doigts, excelle à lancer des motifs répétitifs sur lesquels Ralph Lavital va poser ses broderies. Il apporte lui-aussi ses propres compositions. A la fin du second set, son morceau Toshiko, hommage à une danseuse japonaise, est un des moments les plus prenants du concert. Le chanteur pose des interventions pleines de délicatesse. Laurent Coq sourit, Ralph Lavital ferme les yeux. Peu à peu, une atmosphère à la Egberto Gismonti s’étend sur le Sunset. On regarde le public et l’on s’étonne de voir tous ces gens porter ces vestes, ces manteaux, ces blousons qui font des gestes étriqués et les pensées peureuses. On a des envies de chemises à fleurs. C’est le moment du dernier morceau. Laurent Coq (aux anges toute la soirée) s’adresse au public : « C’est pour des moments comme ceux qui viennent de se passer qu’on fait ce qu’on fait et qu’on consacre toute notre vie à la musique ». Après deux rappels (The Bird Inside Me et une nouvelle version de Mwen two kontan) Laurent Coq annonce le prochain concert de Ralph Lavital, au Sunset, le 12 mars, à l’occasion de la parution de son disque. Il souligne, l’air gourmand, que tous ces nouveaux talents marquent l’arrivée d’une nouvelle génération de musiciens antillais qui va secouer la scène du jazz parisien…

 

LaurentCoq 3

 

 

 

Après le concert, on essaie de parler aux trois gars. Ralph Lavital, le guitariste, nous parle des Antilles, de l’inspiration qu’il y puise : « J’ai fait mon premier voyage là-bas à 18 ans, et ça a été un choc… Tout ce que je vivais de manière cellulaire chez moi, dans ma famille, je l’ai retrouvé là-bas à une échelle énorme. J’ai compris toute la richesse dans cette culture, et qu’il fallait la défendre… Alors je m’inspire beaucoup des rythmes de là-bas, par exemple des rythmes ternaires qui y sont très répandus, comme par exemple dans Mazouk pitché, qui est une mazurka… Vous saviez qu’aux Antilles, on appelle le « B » d’une mazurka « la nuit » ? Parce que ça devient plus langoureux, c’est à ce moment-là que se font tous les rapprochements… ». Nicolas Pelage passe à côté de nous, souriant et décontracté, un gars lui fait dédicacer « Dialogue », leur disque avec Laurent Coq, sur lequel il inscrit « Foss » (Force). Le gars lui dit : « Ah, ça fait du bien d’entendre du jazz qui a la pêche ». Nicolas Pelage confirme ce que dit son ami sur l’importance des Antilles (« Tous les deux nous avons un père guadeloupéen et une mère martiniquaise ») et combien il se reconnaît dans la musique jouée ce soir : « Ce que j’aime, ce sont les belles harmonies, les couleurs… Moi, dès qu’il y a une belle harmonie je suis content… ». Un copain à lui, casquette à l’envers vient le féliciter. « Tu veux un autographe ? » rigole Nicolas Pelage. « Tu veux mon poing sur la gueule ? » réplique son pote à casquette. Ils se marrent, on les laisse.

On rejoint pour finir Laurent Coq, assis à une table, radieux, qui revient sur la musique jouée ce soir : « On essaie de structurer les choses, mais pas trop non plus… Il faut pouvoir prendre la tangente à tout moment. Avec Ralph, on essaie de prendre des risques mais ensemble. Ce soir, vous avez vu, on a pris des virages à 180 degrés, harmoniques ou rythmiques. Mais c’est possible parce que c’est Ralph, qu’on partage la même esthétique, et qu’il a une assise rythmique très forte…  ».

On lui demande ce que cela fait de jouer avec un guitariste : « Habituellement on recommande dans ces cas-là au pianiste de jouer plutôt dans les graves de l’instrument, parce que sinon ce sont des instruments qui marchent un peu sur les mêmes plates-bandes… Mais nous c’est tout le contraire. Tout ce que je fais, Ralph peut le faire. On m’a dit souvent que lorsqu’on nous écoute, on ne savait pas qui jouait quoi. On va goulûment dans cette direction… ».


C’est le moment de partir. On avait le nez bouché en entrant, on respire à présent à pleins poumons, toute gêne évacuée. On en déduit que Laurent Coq guérit les rhumes.


texte: jean-François Mondot

Dessins: Annie-Claire Alvoët

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