Le cor beau de Manu Domergue au Sunset

Plus qu’un récital accompagné du diseur, chanteur et corniste Manu Domergue, le Raven Quartet est un véritable groupe qui se produisait au Sunset ce soir, 7 novembre, sur un répertoire sans équivalent autour de la figure du corbeau.


Sunset, Paris (75), le 7 novembre 2013.


Raven Quartet : Manu Domergue (chant), Raphael Illes (sax ténor), Damien Varaillon (contrebasse), Nicolas Grupp (batterie).


À l’invitation croassante («Crooooaaardialement ») de Manu Domergue par mail, c’est le souvenir Le Corbeau d’Edgar Poe qui me vint à l’esprit mais, sans réaliser le jeu de mot qu’il y avait derrière ce “corbeau” et que je découvre en tapant ces lignes, ce qui m’attire au Sunset, c’est la singularité du cor dans le jazz et le souvenir d’avoir déjà remarqué ce corniste originaire du Sud-Ouest lors d’un concours européen d’écoles de jazz au milieu des années 2000, puis sur le CD démo du Mellophonic 4tet en hommage à Chet Baker où, déjà, il chantait et jouait du mellophone. Car ce “cor beau” dont joue Manu Domergue n’est plus le cor d’harmonie, mais un mellophone qu’il ramena en 2009 des Etats-Unis avant d’intégrer dans la classe de jazz du CNSM. Le mellophone : voilà qui nous rappelle Don Elliott qui jouait du vibraphone et du mellophone avec le sextette de Miles Davis au printemps 1952 au Birdland, puis que l’on retrouve dans toutes sortes de pupitres de Manny Albam à Quincy Jones. Saviez-vous que le guitariste Ralph Towner joua du mellophone au sein d’Oregon (“Distant Hills”, “In Concert”) et que Kenny Wheeler y recourt chez Mike Westbrook (“Metropolis”)… 


Bref, le “cor beau” de Manu Domergue est un mellophone dont il rapporte, dans la bio du site ravenproject.fr l’autre nom américain marching french horn (autrement dit “cor de parade”). Lorsque j’arrive – je n’assisterai qu’à un seul set –, Manu Domergue chante (car il chante autant qu’il joue) Black Crow de Joni Mitchell. Difficile d’affronter pareil modèle. À vrai dire, s’il s’en sort bien, c’est moins par son art du chant (où il est loin d’être novice et qu’il maîtrise en vrai musicien) que par sa présence, de l’annonce du titre à son interprétation, et plus encore par l’arrangement et les développements instrumentaux qu’il en tire. Est-il le seul arrangeur ? J’ai oublié de lui poser la question. Assurément, il s’agit d’un travail collectif, ou sa place centrale suppose que ce travail s’est fait sous sa direction, mais le groupe régulier (1er prix et prix du public à Crest Jazz Vocal) est entièrement impliqué. Il connaît les partitions jusque dans ses moindres et nombreux recoins, selon un vocabulaire post-coltranien, des solos de Raphael Illes au drumming de Nicolas Grupp, que Damien Varaillon revisite avec toute sa souplesse de jeu, tout cela réinventé par la grâce de scénarios très prenants.


Les instrumentaux alternent avec les vocaux où Domergue s’autorise ici et là un scat (dans un style qui rappelle en plus pâle celui de Gabor Winand), revisitant les grands mythes et grands textes inspirés par le corbeau. Lorsqu’il ne chante pas, il récite, présente un instrumental comme s’il jouait un rôle, le même rôle cohérent d’un bout à l’autre de sa prestation, un peu dingue, illuminé et fort attachant. Du coup, il nous emmène dans ses histoires de corbeaux jusqu’au cœur des instrumentaux où les arrangements positionnent cor et sax de manière très soignée (contrechant, unisson, harmonie, tutti avec le reste de l’orchestre, pêche, ostinato…). Le même soin porte ses solos, en ligne claire, mélodique (l’influence de Chet peut-être à quoi s’ajoute l’inertie du cor qui contraste avec la fluidité du sax). Soigné, parfois un peu trop lorsque les instrumentaux s’étirent ou lorsque le son de ce mellophone se fait un peu ingrat, faute de dynamique et d’assurance dans le timbre, de fulgurances dans le phrasé. La première partie se termine sur Le Corbeau d’Arthur Rimbaud dont Domergue reprend en cours d’interprétation la musique de Léo Ferré, ce qui n’est pas, à mon sens la meilleure idée de la soirée. Mieux vaudrait s’approprier Rimbaud sans cette béquille, même si là encore, l’arrangement rend la chose palpitante. Au final, un projet tout à la fois extrêmement abouti, au-delà même du pur plan formel, mais qui mériterait quelques serrages de boulon de la part même de celui qui en a si bien dirigé (je le suppose) la conception.


À retrouver le 21 novembre à Valence (Valence Jazz Action), le 22 à Saint-Sauveur de Montagut (Les Marronniers) et le 1er à Paris (péniche L’Improviste).


Franck Bergerot

 

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