Les dons de Donarier

Il y a quinze ans naissait notre siècle. Rappelez-vous, un certain Bug nous promettait l’enfer informatique mondial. On peut regretter parfois qu’il n’ait pas eu lieu. Mais ce qu’on ne regrette pas, c’est qu’au même moment soit apparu le Matthieu Donarier Trio. Et avant de célébrer cette longévité par un album, la formation a fait bénéficier les élèves des conservatoires de Périgueux de deux jours de master class. Lesquels élèves ont levé le rideau avant la prestation du trio.

 

Matthieu Donarier Trio

Samedi 7 février, Le Paradis-Galerie Verbale, Périgueux (Dordogne).

Matthieu Donarier (ts, ss), Manu Codjia (g), Joe Quitzke (dm).

 

Il n’y a pourtant pas de rideau dans la petite salle du Paradis-Galerie Verbale de Périgueux où Hans Kuijper et son association “Jazzogène” se démènent comme ils peuvent pour faire venir les donateurs des formes contemporaines du jazz. Oui, donateurs, car c’est une musique pour le moins inhabituelle dont ces musiciens nous font cadeau. Loin des critères habituels, loin du swing-chabada-groove : « D’autres l’ont fait si bien avant nous… », argumente le leader. Et vraiment, si l’on peut donner un conseil, c’est celui d’aller au(x) concert(s). Parce que rien ne s’y passe comme prévu. En tout cas musicalement. Sur un répertoire qu’on découvrira en mai dans l’album “Papier Jungle”, sur le fidèle label indépendant Yolk, Matthieu Donarier, Manu Codjia et Joe Quitzke nous offrent un kaléidoscope sonore où chacun peu projeter son humeur du moment, à condition qu’elle soit suffisamment souple pour évoluer au fil d’une musique dont la mobilité – tonale, mélodique et rythmique – est une des caractéristiques. Une autre en est la richesse sonore : on pense évidemment à Manu Codjia qui, avec sa batterie de pédales, fait pleurer, crier, frotter, slapper, grincer, etc., sa guitare. Mais ses amis ne sont pas en reste : Matthieu Donarier, avec son Selmer Balanced Action aussi culotté qu’une vieille pipe, saute sans vergogne de la raucité à la suavité comme il saute d’une harmonie à une autre, sans qu’on s’en aperçoive. Et Joe Quitzke n’est pas en reste, baguette dans une main, rien que ses doigts dans l’autre, à ponctuer, préciser, soutenir, lancer, retenir ses partenaires. Voilà pour la cohésion d’un trio qui sait faire naître la beauté de son souci d’aventure. On aurait envie de voir le film dont cette musique serait la b.o., un film dont le scénario changerait à chaque séquence, ou à chaque suggestion d’un des héros. Romantisme, excitation, perturbation, douceur, hymne, mais aussi, confluence, trouée, entrelacs, certitude /inquiétude sont quelques-uns des mots qui peuvent venir à l’esprit pendant l’écoute. Mais il faut aussi évoquer un répertoire doublement original, non seulement par les compositions du saxophoniste (Foggy She Walks, Limbs, ou Hobo Tracks, que je cite pour vous donner un avant-goût), mais aussi par des reprises inattendue. Passe encore pour Le temps ne fait rien à l’affaire, dont Matthieu, qui a consacré tout un album à Georges Brassens, dit que « les paroles ne sont pas inintéressantes… ». Mais aller chercher La Lugubre Gondole dans les dernières œuvres de Liszt, celles qui ouvrent très sereinement sur le dodécaphonisme et la polytonalité, ou encore une Pièce froide dans ce qu’on joue assez rarement chez Eric Satie, témoigne que rien ne fait peur à ce trio et qu’aventure peut aussi rimer avec culture.

FRS

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *