Les Mots parleurs de Pablo Cueco et Mirtha Pozzi

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Pablo Cueco et Mirtha Pozzi ne sont pas à proprement dit des musiciens de jazz. Ils sont des  inclassables. Mais il se trouve que leur spectacle est l’un des plus libres et poétiques que nous ayons vu depuis très longtemps…

Pablo Cueco (zarb et percussions diverses) Mirtha Pozzi (percussions diverses) à l’Angora, 3 boulevard Richard lenoir, 75011 Paris.

 Pablo Cueco et Mirtha Pozzi sont des marabouteurs de mots. Ils font du tam-tam en prononçant des mots, des comptines, des fausses chansons. Et au bout d’un moment les mots deviennent dingues. Ils s’opacifient. Ils tournent comme le lait. Au cours de leurs cérémonies rythmiques les mots perdent leurs vêtements gris des jours ordinaires. On voit alors apparaître des dents cariés, des nez de clown, des cors au pied, des fausses moustaches, des claudications inattendues.


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Le spectacle commence avec Pablo Cueco qui scande un truc bizarre (j’ai noté « Baïla Yambo, Baïla Yambo » sur mon carnet, mais ça ne m’étonnerait pas que ce soit autre chose) pendant que Mirtha Pozzi l’accompagne en tapant sur une percussion  empruntée à tout leur attirail sonore et dont le nom m’échappe. Pablo Cueco se tourne ensuite vers le public en le regardant d’un air mauvais : « Ce texte était-il le relevé d’une cérémonie yoruba lors du voyage de Michel Leiris ? » (un silence) « Ou bien était-ce plutôt un projet de sketch de Michel Leeb pour la victoire du Front National , prévue en 2017 ? ».  Ce type là est grinçant, on vous dit. Et ça se confirme ensuite.

Ils fouillent dans leur bric-à-brac, un grand sac où se trouvent berimbau, tambours , textes de Jean Tardieu, vieux cadavres humains et animaux, syllabes congelées. Cueco en ressort un instrument aztèque dont j’ai noté le nom, mais si mal écrit que je préfère ne prendre aucun risque, un instrument en bois de forme rectangulaire, sculpté, avec à ses deux bouts la tête de deux divinités mythologiques. L’un des deuxs bouts est Quetzacoatl, le serpent oiseau, dont Pablo Cueco raconte l’histoire, tout en tapant évidemment sur le fourbi. Pendant ce temps, Mirtha Pozzi, nourrit et relance le rythme comme on veille sur le feu.


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Tout en frappant sur je ne sais plus quoi, Cueco fait jaillir des lumières imprévues de jeux de mots : « l’art-mure, l’art-moire, l’art-se nique, l’art-niqua » (etc.)  ou encore ceci : « Vert-mot, mot-passant, mot-lierre, mot-sade » (on se dit au passage que l’on n’avait jamais prêté attention à tous ces noms d’écrivains qui intégrent « mot » dans leur patronyme).

 

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Ensuite Mirtha Pozzi et Pablo Cueco, toujours armés de leurs tambours,  psalmodient des syllabes : « Cons », « leur », « vert », « mes ». Au bout de quelques minutes ils remettent tous ces phonèmes dans l’ordre et reprennent en chœur : « Mes vers ont le sens qu’on leur prête ». Le spectacle se compose ainsi d’une dizaine de petites scènes  ingénieuses, poétiques, drôles que l’on ne dévoilera pas toutes car il faut aller les voir. MirthaPablo 1ÂAcAlvoet2015

Mais on mentionne quand même une belle version du texte de Jean Tardieu (« Quoi qu’a dit ?/ A dit rin »), récitée par Mirtha Pozzi pendant que Pablo Cueco met la tête dans son zarb, le tambour persan sur lequel il s’exprime de manière privilégiée. A un certain moment ils jouent une composition de Mirtha Pozzi, une composition lettriste  à base de, par exemple « pra toukoun tou hi ou a », dont la partition a été publiée cette année, décuplant l’enthousiasme de Mirtha Pozzi pour le lettrisme (« Depuis ma vie est un enfer » soupire Pablo Cueco, faussement accablé).

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A un autre moment, ils jouent avec des mâchoires d’âne dont les dents se déchaussent, ce qui produit, quand on les frappe, un effet percussif assez inouï. « C’est la mâchoire du représentant CFDT qui a signé l’accord sur les intermittents » grince Cueco, en présentant l’instrument. Allez, on ne vous raconte pas le reste, il faut aller voir. A la fin du spectacle, les mots ont la gueule de travers, ils ont perdus de leur superbe aristocratique, et s’aperçoivent  qu’ils font partie de la grande famille démocratique des rythmes. On va féliciter Pablo Cueco et Mirtha Pozzi. On voudrait leur dire quelque chose d’un peu classe et glorieux  du genre  : « Youmbala Tchouki Tchouki », ou encore « Apalak wué wué Plaf Poum », mais on n’ose pas, on a peur de faire une faute d’orthographe, on se contente d’un pathétique « bravo pour le spectacle », on se sent vraiment nul parfois.  

Pinceaux : Annie-Claire Alvoët

Pensées : JF Mondot

 

PS1 : On peut retrouver Mirtha Pozzi et Pablo Cueco dans deux disques très différents qui viennent de paraître cette année. L’un s’appelle Wiwex, où les deux percussionnistes sont confrontés à un saxophoniste et un contrebassiste , et cela donne une musique ouverte et passionnante. L’autre est un disque en trio avec le mythique François Tusques, « le fond de l’air ».

PS2 : Ce petit compte-rendu est dédié à Pierre et Constance Mondot.

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