Magic malik cherche sa transe

Le dernier disque du flûtiste Magic Malik, son dixième en tant que leader, s’appelle « Tranz denied ». Vendredi dernier au Tamanoir, salle de concert de Gennevilliers, Magic Malik a cherché sa transe en compagnie du batteur Hubert Motteau, de Gilbert Nouno, et de DJ Oil. Il a joué une musique éléctro à la fois abrupte et sophistiquée, avec des échappées du côté du jazz, de la pop, de la musique contemporaine, et même des parenthèses chantées…

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Magic Malik « Tranz denied »

Vendredi 29 novembre 2013, le Tamanoir, Gennevilliers (92)

Magic Malik (flûte en sol, mélodica, saxophone EWI) DJ Oil (trames, filtres, grooves), Gilbert Nouno (bruits, rythmes, grooves) , Hubert Motteau (batterie).

 

On se souvient peut-être que dans « Largo » (sous-titre non officiel de ce disque paru en 2002 : « Brad et les Robots ») Brad Mehldau avait tiré des effets poignants du contraste entre la délicatesse de son piano et un environnement abruptement binaire. C’était la blanche colombe introduite dans la cage aux fauves, et qui, sans perdre la moindre plume, échappait élégamment à leurs griffes et à leurs crocs. Ici la problématique n’est pas la même, les accolytes de Magic Malik (la plupart du temps, les trames et les grooves sont envoyés par DJ Oil, les rythmes et bruitages propulsés par Gilbert Nouno, la batterie puissante et binaire frappée par Hubert Motteau) ne présentent pas un écrin sonore pour le leader. Ils sont partie prenante d’une véritable musique de groupe où chacun  apporte sa contribution.

 

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Les spectateurs observent cette pâte sonore se former, se distendre, se rompre. C’est une musique, qui sait trouver des états de grâce (comme sur ce petit motif entêtant à peu près au milieu du concert, sur lequel Magik Malik s’appuie pour construire une magnifique improvisation). A d’autres moments c’est une musique qui tente des choses, au risque de se perdre ou d’aller dans des directions où elle est fragile. Malik donne l’exemple. Il se met à nu en délaissant parfois la flûte, sur laquelle il est souverain, pour l’EWI, ce saxophone synthétique pratiqué notamment par Michael Brecker, pour un mélodica à fil vert (qu’il joue dans des positions impossibles, par exemple à bout de bras au dessus de sa tête) ou le chant (voix de tête trafiquée qui évoque Prince, ou voix grave ). Il chante tantôt des mélodies inarticulées, tantôt des esquisses de refrain en Anglais ou en Français

Vers le milieu du concert, il s’adresse au public : « Je vais faire un discours… La musique de ce soir est un projet éléctro… ça s’appelle « transz denied », le « déni de la transe ». Il y a deux formes de lâcher-prise, un dans la déconnexion avec la réalité, l’autre dans la lucidité… Alors je lance un appel (il se marre)… Y-a-t-il quelqu’un qui pourrait développer cette idée pour les médias ? ». Il n’attend pas de réponse et se hâte de reprendre son mélodica  fiché sous son bras comme une vulgaire baguette, se remet à jouer dans un mélange de danse et de trépignation qui lui est propre. A côté de lui, à sa droite et à sa gauche, penchés sur leurs ordinateurs, Gilbert Nouno et DJ Oil dansent aussi, mais une danse plus compacte et plus ramassée : ils ne doivent pas perdre leur machine des yeux.

 

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Le public est fasciné, mais pas en transe. Au début du concert, quelques velléités de danse avaient saisi les premiers rangs, mais beaucoup de spectateurs s’étaient assis pour mieux suivre les détours et les divagations de la bande à Malik. A la fin du concert on interroge quelques spectateurs. On a l’impression que ceux qui se sont immergés avec continuité dans cette musique tendue et chercheuse ne sont pas les plus nombreux. Pour beaucoup, apparemment, l’oreille s’est faite glaneuse, se délectant de telle improvisation de Magic Malik particulièrement bien soutenue par les textures et les grooves de DJ Oil ou les frottement, râclements, sifflements de Gilbert Nouno (on aime en particulier l’effet rythmique très réussi de ces paroles accélérées jusqu’à n’en conserver qu’une sorte de spectre verbal… un peu plus tard Gilbert Nouno nous confiera qu’il s’est servi de mots Japonais dont il a découpé les syllabes, avant de les accélérer et de les resynchroniser).

On parle avec Yohann, guitariste, qui est un admirateur fervent de Malik. Le disque de ce dernier, « XP1 », avait été pour lui une telle révélation qu’il avait  formé un groupe selon les principes harmoniques de ce dernier. « Il y a un truc très provocant dans la musique présentée aujourd’hui, dans ce mélange de styles, tu as vu ce petit morceau classique, du Bach je crois qu’il a joué ? C’est très ouvert, très provocant. Je le connais un peu tu veux qu’on aille le voir ? ».

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On va le voir. Il a une gueule de Prophète. Il est d’une courtoisie vigilante, habile à ne se laisser enfermer dans aucune idée reçue. Il lance parfois des phrases un peu comme des fusées, sans les terminer. Il a spontanément le réflexe de l’ironie. Comme sur scène, il  ne tient pas en place. On commence par lui parler de ses chansons, des bribes de texte (anglais ou français) qu’on a perçus : « Ouais, ouais… le rapport au texte, je m’en fous… je suis trop cynique… c’est comme quand on veut me faire jouer un rôle tu vois… j’ai toujours un fou-rire ça ne marche jamais… ». Sur la musique jouée ce soir il dit : « je ne me cache pas… Je montre autant le bon que le moins bon ». Considère-t-il que la musique de ce soir est aboutie ou  amenée à évoluer ? « Quand elle sera aboutie je ne la ferai plus… si tu l’entends ce soir, c’est quelle n’est pas aboutie ». On revient sur la transe, on essaie de comprendre ce que signifie le « déni de la transe » : « La seule transe permise par la société, c’est la transe du consommateur, ce sont des transes caricaturales, mais pas des vraies transes ».

Celui qui réussira à coller une étiquette à Magic Malik n’est pas encore né


Texte: François Mondot

Dessins : Annie-Claire Alvoët

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