Malguenac 2014/3 : Charkha couronne le festival de Malguénac

Dernier soir d’Arts des villes et arts des champs ce soir à Malguénac où j’ai déserté les derniers concerts relevant moins de mes compétences (malgré un Loic Lantoine confiant ses arrangements à Daniel Yvinec et un trio Ifif Between flirtant avec le rock progressif) et repris la route immédiatement sous le charme puissant de la première partie donnée par le groupe Charkha, dont seule a su me distraire la traversée d’une martre étourdie qui m’a contraint à éteindre mes phares afin de lui permettre de reprendre ses esprits. Avait-elle, elle aussi, assisté au concert de Charkha ?

 

Arts des villes arts des champs, Malguénac (56), le 23 août

 

Charkha : Faustine Audebert (chant), Gurvant Le Gac (fûte traversière, compositions), Thimothée le Bour (saxophone ténor), Florian Baron (oud), Johnathan Caserta (contrebasse), Gaëtan Samson (percussions).

 

Il arrive que l’impression laissée par un disque soit déçue par le concert, le studio ayant permis de masquer les faiblesses du groupe ou le format du disque lui ayant imposé de resserrer son propos. Il arrive aussi que cette impression soit décuplée par l’écoute sur scène, soit que le temps du concert et la présence physique lui permette de s’épanouir entièrement, soit que l’auditeur, en l’occurrence le critique, s’y trouve plus disponible. C’est l’une ou l’autre de ces deux dernières solutions qu’il me faut retenir ce soir au sujet du groupe Charkha, déjà mentionné dans un encadré “World” de notre numéro 661 où son disque “La Couleur de l’orage” recevait la distinction “Révélation”, distinction qui l’année précédente avait été attribuée dans un semblable encadré au trio bretonnant “[zõn]” dont les gwerz et gavottes étaient interprétées par la même chanteuse Faustine Audebert.

 

Or je découvre en consultant mes archives que l’an passé, retrouvant “[zõn]” à Malguénac, hélas privé de son violoniste prodige Grégoire Hennebelle (alors remplacé par Nicolas Peoc’h… mais, ça me revient aussi, n’est-ce pas lui que j’ai apprécié hier au sein d’Oko), j’avais tempéré, à tort ou à raison, cette révélation par quelques réserves sur la prestation live de la chanteuse. Au point de douter ce soir de son identité tout au long du concert, tant elle s’y est imposée avec une autorité qui semblait n’avoir rien d’occasionnelle, mais le fruit durable de l’expérience et de la maturité. Rappelons pour ceux auxquels la mention d’une chanteuse bretonnante sur le site de Jazzmag hérisse le poil, que cette étudiante du département jazz de Saint-Brieuc (au parcours étudiant et professionnel tous azimuts) a travaillé avec les saxophonistes Steve Coleman au sein du Nimbus Orchestra, ainsi qu’au sein des ateliers du F-IRE Collective londonien avec Barak Schmool et Stéphane Payen, parallèlement à un parcours de chanteuse traditionnelle bretonne, passée, comme je l’ai mentionné, par l’incontournable Kreiz Breizh Akademi d’Erik Marchand (ce qui n’est rien dire de participation antérieure au groupe Bayatti avec déjà quelques membres de Charkha ni de Faustine au sein duquel on reconnaitra le batteur de Oko, Nicolas Pointard et le guitariste  James McGaw).

 

À vrai dire, c’est la quasi totalité de Charkha qui est passée par cette Akademi ouvreuse d’esgourdes, des esgourdes ici très ouvertes sur le monde si l’on en croit les textes, traduits en breton, de Nicolas Bouvier, Aimé Césaire, Leon Felipe ou Jean-Claude Izzo, et si l’on en croit encore les musiques composées par Gurvant Le Gac. Car la couleur sub-méditerranéenne n’est pas donnée que par l’oud de Florian Baron ou les tambours sur cadre qui, complétés de cymbales, constituent le set de “batterie à mains” de Gaëtan Samson. Mais c’est tout le jouage collectif et son écriture qui se nourrissent de la modalité arabe, tirant parfois jusqu’à l’Ethiopie, sur des rythmes où l’influence de Steve Coleman est décelable tout en échappant au mimétisme. Tout comme l’expérience de la gavotte (car c’en est une que j’entends Gurvant Le Gac chantonner pour lui-même aux abords du bar) ou de la gwerz (à laquelle Faustine Audebert doit son port de voix et cette projection pudique de l’expression dramatique) est ici transcendée par une culture plurielle contemporaine. Ce métissage sphérique (pour faire appel à la qualité de “sphère” que je refusais au Sphere Quintet de Nicolas Folmer voici deux jours) fait écrire à Erik Marchand dans les liner notes de l’album “La Couleur de l’orage : « Où sommes nous ? Sans doute plus dans un rêve que dans un pays. »

 

Les arrangements font tourner des rythmes obsédants que les trois membres de la rythmique ornementent à l’envi d’ostinatos changeants autour des textes chantés ou d’onomatopées à l’unisson des soufflants. Ici et là, comme on lâche sa fronde après lui avoir donné l’élan d’un long mouvement giratoire, la bride est lâché sur le saxophone, instrument qui assume avec un naturel unique l’art ornemental de la modalité arabe et celui du développement phrasé hérité du jazz. La flûte traversière, en bois comme il est de coutume dans l’aire dit “celtique”, avec ce son éolien qui la caractérise, pratique souvent une improvisation motivique torrentielle et explosive tout en rapides et furieux tourbillons et c’est encore tout éclaboussé de cette musique que, à une heure sonnante, je finis de rédiger cette chronique en réécoutant “La Couleur de l’orage”.  Franck Bergerot

 

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