Malguénac 2 : Kami, Benzine et autres Biddle

Kami, Raising Benzine, Electric Biddle… Que se cache-t-il derrière derrière ces noms ? Réponse hier au festival Arts des villes, Arts des champs de Malguénac où s’exprimait une génération de musiciens grandis dans le sillage de Steve Coleman (Pascal Charrier, Franck Vaillant) et d’une certaine scène anglaise (Julien Lourau).

 Bénévolat et tarifs photo

Une barquette ratatouille-accras à la main, je tombe sur Hélène Labarrière qui se restaure rapidement avant de rejoindre son poste de bénévole en coulisses, au service des musiciens de la soirée. Ce n’est pas le premier musicien bénévole que je croise depuis que je fréquente ce festival puisque la chanteuse Marion Thomas a précédé autrefois Hélène dans les coulisses et que lors de ma première visite à Malguénac, le saxophoniste Eric Prost tenait le bar… On vous épargnera un inventaire. A la table d’Hélène, je me fais présente Eric Legret, photographe. S’installe alors à notre table Bertrand Dupont, fondateur de la Grande Boutique (lieu concerts, expositions, résidences, créations, stages, enregistrement… dans le petit village de Langonnet) et du label Innacor, l’un des principaux débouchés d’Eric Legret.

 Faustine et Charkha : mises au point

J’aperçois Faustine Audebert, chanteuse du groupe Charkha dont j’avais fait mon coup de cœur de l’édition 2014, elle aussi une barquette à la main. Je l’invite à nous rejoindre pour lui apprendre que le disque de son groupe Faustine est chroniqué dans le numéro de Jazz Magazine spécial Steve Coleman qui sera en kiosque dans quelques jours. Un album un peu marginal par rapport à notre cœur de compétence, le jazz, mais pas plus que les répertoires pop de Jeanne Added ou Becca Stevens. La présence de James McGaw à la basse et du batteur Nicolas Pointard, une couleur très “Canterburry”, qui parle à l’amateur d’Hatfield and the Norh, n’étant pas étrangère à notre intérêt.

 Je l’interroge sur l’insistance avec laquelle j’ai, dans ces pages, évoqué son passage au sein de la Kreiz Breizh Akademi d’Erik Marchand (dont la nouvelle édition s’apprête à enregistrer à la Grande Boutique), du big band Nimbus lors d’un stage dirigé par Steve Coleman puis sa rencontre londonienne avec le collectif Fi-re (Barak Schmoll, Stéphane Payen). Pour elle, passé, 30 ans, en pleine possession de son art comme l’a prouvé l’an dernier sa prestaion à Malguénac et la direction de son groupe Faustine, la Kreiz Breizh, c’est du passé (je reconnais là un besoin légitime et déjà remarqué chez beaucoup d’anciens élèves du CNSM de Paris de s’affranchir de certains rites de passage et/ou d’un étiquetage). Nimbus et Steve Coleman : elle avoue avoir été marquée par cette expérience, mais de manière très relative tant  la matière était nouvelle pour elle.

 Pourtant, ces jeux de claves dans le répertoire de Charkha ? Ces expérience et la fréquentation des disques de Steve Coleman pourrait bien avoir déteint sur l’écriture du compositeur et flûtiste de Charkha, Gurvant Le Gac que je croiserai au bar plus tard dans la soirée, très reconnaissant pour mon blog enthousiaste de l’an dernier et ma compréhension de leur démarche, et qui prendra, lui aussi, le soin de me détromper, par rapport à mon compte rendu de l’an dernier. Pas de modalité arabe dans le répertoire de Charkha (le luth et les percussions auront pu contribuer à “m’enduire d’erreur”), mais une modalité très bretonne (et si j’ai pu évoquer l’Ethiopie, c’est que contrairement à la modalité arabe, la Bretagne n’est pas si “éloignée” de l’Ethiopie). Reste que Charkha est l’un des groupes les plus scandaleusement ignorés des programmateurs : trop jazz pour les festivals world, trop world pour les festivals jazz… et chanté en breton. Mieux vaut chanter en anglais ou dans quelques langues des tropiques.

 Dans Faustine, ça chante en anglais (textes de John Keats, Lewis Carroll, Elizabeth Bishop, Allen Ginsberg… et des gros problèmes pour obtenir les droits !) ainsi que dans Belly Up groupe auquel elle prêtera ses claviers ce soir sur la scène de Malguénac, avant le concert de Jeanne Added. Mais le Kami Quintet est annoncé sur scène…

 Kami Quintet Extension : Bastien Ballaz (guitare électrique), Julien Soro (sax alto), Pascal Charrier (guitare, compositions), Guillaume Ruelland (guitare basse électrique), Rafaël Kœrner (batterie) + Jozef Dumoulin (Fender Rhodes et effets).

 Que ce Kami Quintet est loin du sympathique groupe marseillais qu’il fut, aux accents Stevecolemanien encore potaches, dont il ne reste plus que Bastien Ballaz et Pascal Charrier, l’âme véritable du groupe à travers son écriture, qui ont su persister jusqu’à l’actuel Kami. Une écriture qui s’avère à la fois précise et très ouverte, tout en suspens, particulièrement ce soir m’expliquera Pascal Charrier en coulisses, qui décrit ses harmonies en empruntant le terme de “boules harmoniques” à Magic Malik, agrégat où chacun peut puiser à sa guise et d’où Charrier, très en retrait, tire des lignes abstraites et elliptiques qu’il souligne parfois de la voix. Chacun en tire parti à sa manière: Julien Soro, tendre et lyrique, Bastien Ballaz, concentré, moins “tromboniste” qu’il ne fut lorsqu’on le découvrit il y a longtemps chez Sylvia Versini puis dans le premier Kami, désormais plus musicien et pourvoyeur d’univers, dans cette musique qui relève moins du récit que du tableau. Jozef Dumoulin y apporte une gouache épaisse et tourmentée où mille teintes persillent une dominante bleue nuit, tirant la couleur globale de ce Kami Quintette, vers des souvenirs d’Octurn, illustrant tout à fait cette idée de “boules harmoniques” que l’on croit voir se fragmenter sous ses doigts. Guillaume Ruelland m’aura laissé ici plus indifférent qu’au sein du Workshop de Payen entendu à Paris cet hiver, mais voir et écouter jouer Rafaël Kœrner est toujours un enchantement : cette douceur, cette qualité des timbres, cette précision, cette liberté, ce sens de l’aération, cette légèreté, cette fermeté du tempo et cette décontraction avec laquelle il rend limpide les phrases les plus diaboliques. Un jour peut-être, reverrons-nous Soro, Ballaz et Kœrner à Malguénac au sein de Ping Machine !

 Franck Vaillant Raising Benzine : Antonin Tri-Hoang (sax alto), Julien Desprez (guitare électrique), Antonin Rayon (orgue Hammond, clavinet), Franck Vaillant batterie, compositions).

 Avec ce Raising Benzine, nous nous rapprochons ici un peu plus du sillage de Steve Coleman, par l’intermédiaire de Print et Sylvain Cathala dont Franck Vaillant est le batteur. Mais l’héritage prend ici une dimension ludique époustouflante, avec une touche sarcastique. De petites ritournelles s’éveillent avec une précision diabolique comme des boîtes à musique, remontées par les grooves farceurs du leader, en des unissons aussi précisément ajustés qu’ils se décalent, tout cela étant balayé par des gest
es insensés sur l’orgue ou sur la guitare et d’où le bonheur du public résulte: jeu du dérèglement dans l’hyper-réglé, de la chute de confiture sur l’horlogerie de précision, de la rafale de mitraillette sur une découper au scalpel de chirurgie. Et tous quatre s’y entendent dans cette capacité de passer de l’un à l’autre et de fragmenter le déjà discontinu. Le public de Malguénac jubile, tout particulièrement réjoui, comme moi qui ne l’avais pas vu de puis longtemps, par la gestuelle de Julien Desprez, post-hendrixienne, post-Sonny Sharrockienne, post-Fred Frithienne et post-Ducret et Thompson, passant avec une rapidité “supraquantique” de la précision de l’automate à la convulsion du corps trop humain. 

Julien Lourau Electric Biddle : Julien Lourau (saxes ténor et soprano, machines), Hannes Riepler (guitare électrique), Dave Maric (piano, machine), Jim Hart (batterie). 

Malguénac renoue avec ses démons. Le concert de minuit commence à… pas loin d’une heure. Voici donc cet Electric Biddle avec lequel Julien Lourau a passé quelques années en résidence dans un pub, le Biddle Brothers, de Clapton, banlieue de Londres. Il nous prévient : pas de partitions, que de l’imprévu. « Mais, rassure-t-il, on a tant joué que l’on a notre vocabulaire. » On surprendra même quelques unissons ! J’entre alors que l’orchestre a déjà commencé. Lourau est resté assez distant avec la grande vogue Steve Coleman qui régnait lorsqu’il s’est fait connaître. Mais le funk, les métissages, les machines, les métamorphoses de la scène anglaise l’ont toujours titillé. J’entre en retard dans la salle et découvre quelque chose qui m’évoque au premier abord une sorte de drum and bass ou de jungle qui se serait décomplexé sur des vrais instruments, se serait laissé contaminer par le swing, par un certain goût pour l’espace et une plus grande liberté de nuances dans la succession des climats, par des jaillissements mélodiques qui surgissent spontanément de la guitare (aux sonorités très jazz), du piano (très martelé en block chords), du saxophone qui phrase avec de soudains souvenirs coltraniens, balkaniques, de simples petites phrases surgies de nulle part, mises en écho, en boucle, déformées au profit de ratatouilles sonores impromptues, dont je finis par me lasser. L’heure n’y est pas pour rien, mais le public Malguénac tient bon, presque aussi dense que la veille, à peine plus clairsemé à l’heure du rappel. Quittant les lieux je croise Hélène Labarrière au bar, ravie de ce qu’elle vient d’entendre, socialisant encore avant de rejoindre sa tente plantée parmi d’autres aux abords du festival. En cette nuit sans lune, le ciel est d’une limipidité… On entendrait presque chanter les étoiles. Franck Bergerot

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