Marciac (2) : Sous le chapiteau, le monument, c’est Chucho !

Sur un « chase », phase d’échange percussion/saxophone alto, emballé par l’intensité des tambours Kenny Garreth, bec aux lèvres, se met à danser d’un pied sur l’autre. Chucho pas en reste ôte ses mains du clavier, saisit une serviette couleur muleta de torero. Et la fait tournoyer, étendard  pourpre brandi au dessus de sa casquette bleu turquoise.

Dhafer Youssef (oud, voc), Aaron Parks (p), Mat Brewer (b), Ferenc Nemeth (dm)

Chucho Valdes (p), Yesely Heredia (b, voc), Georvis Pico (dm), Yaroldy Abreu (perc), Felipe Sarria Linares (perc, tamb bata, voc) + invité: Kenny Garreth (as, ss)

Jazz in Marciac, Chapiteau, Marciac (32230), 2 août

A l’évidence Dhafer Youssef conçoit sa musique comme un chant. Des lignes orientales en mode de parfum majeur, plus ou moins traversées d’effluves de jazz au sens de l’improvisation, du choc des modes et des (barres de) mesures (Les ondes orientales) Musique écrite par et pour la rencontre, elle génère un courant continu de lyrisme exacerbé. La voix, ses escalades répétées d’aiguilles vers les aigües ultimes en particulier, attisent l’émotion (17 flyways) Le chant ainsi incarné focalise, jusqu’à l’excès parfois, les sens d’écoute et de ressenti. Sur ces formules (exposition par le biais de l’oud) proposées par le virtuose tunisien le trio de musiciens américains assure un travail plutôt carré, bien configuré. Ainsi Matt Brewer, (basse en phrases mélodiques autant que rythmiques) fonctionne-t-il à plein dans ce type de schéma. Et lorsque le trio se trouve livré à lui même en mode développement/improvisation, inspiré par le climat, les couleurs tirées, on les surprend en décollage immédiat. Aaron Parks révèle dès lors un belle dimension de piano jazz (Morning Dazzling)

Chucho Valdes, Kenny Garreth

Chucho Valdes, Kenny Garreth

« La première fois que j’ai mis les, pieds sur la scène de Marciac, c’était il y vingt ans je crois.  Alors bon anniversaire au festival pour ses quarante ans » Ne pas croire que Chucho vit dans le souvenir  pour autant: depuis Irakere ses différents formules orchestrales sont là pour le prouver si besoin était.  Cette fois le pari consiste à confronter le piano à un combo rythmique centré sur trois pôles de percussions pleinement afro-cubains Seulement à Marciac sans doute plus qu’ailleurs, Chucho entend faire du Chucho -s’il faut en croire l’accueil du public du festival (pas facile à caractériser, à définir finalement, on y reviendra) il le fait plutôt mieux que bien. Soit déployer sans effort apparent une panoplie de savoirs faire musicaux qui n’appartiennent qu’à lui. Qui le définissent. Qui fondent son art polymorphe. Cubain, profondément d’abord dans sa culture d’un piano d’autant plus expressif qu’il se sent environné de tambours qui (lui) parlent (Rumbon). Américain aussi, dans sa relation charnelle au jazz. Témoin son petit jeu des citations permanentes de standards disséminés comme des clin d’oeil à l’histoire (qu’il connait parfaitement, lui qui se revendique notamment de Duke Ellington) de cette musique ou lors d’une longue introduction empreinte d’une grande sensibilité sur une ballade (Claudia) Chucho féru de culture pianistique tous azimuts: séquence solo prenante à propos du Prélude n° 4 de Chopin. Chucho, sa grande carcasse, ses mains qui n’en finissent plus, sa voix grave, trainante,  se fait sentimental également dès lors qu’il évoque le père disparu, Bebo, à jamais son modèle de pianiste majeur « Con poco coco, sa composition fut le premier disque de latin jazz gravé à Cuba au début des années 50… » A franchement parler, Chucho Valdes ce pourrait être en titre « Quand le piano devient à lui seul un orchestre… » A Marciac, dans la formule du groupe en tournée, les percussionnistes représentent également une signature en complément qualité. Yaroldy Abreu, congaceiro d’exception (rythme, musicalité) en particulier. Feria Sarria Linares, spécialiste avisé du tambour « bata » entretient un lignage suivi avec l’Afrique, au long d incantations rituelles qui sonnent vraies, appropriées, en langue yoruba. Kenny Garreth invité efficient pour la seconde moitié du concert, tire son épingle du jeu au fil de longs chorus, prenant appui lui aussi sur le substrat foisonnant des percussions, piano y compris. Avec une incise au coeur d’un titre on ne peut plus cubain pris en tempo moyen (Tabu, d’Ernesto Lecuona) joué  au sax soprano en des accents diffusés très coltraniens.

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Kenny Garreth

Final tiré en feu d’artifice pour éclairer en moultes fusées de couleurs jaillissantes…un Solar (ça ne s’invente pas) de Miles Davis. Le Chapiteau planté sur le terrain de rugby de Marciac chavire sous l’enthousiasme populaire partagé. Au point de réclamer dix fois cent fois le retour de Chucho bien après round midnight. A Marciac, sur la place, c’est Wynton Marsalis que l’on trouve statufié. Il n’empêche: sous le chapiteau, au sens propre comme au figuré, le monument c’est Chucho !

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Chucho, le monument !

Robert Latxague

Jazz in Marciac, chapiteau, 3 aout

21 h: Roy Hargrove; Stanley Clarke Band

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