Marciac (2) : Emile, l'élève doué, Archie, le prof savant

Emile Parisien cultive exclusivement les sillons du soprano comme peu d’autres saxophonistes exception faite peut-être de Steve Lacy. Dans son bréviaire jazz, dans ses lignes écrites comme dans le jeu du hasard de l’improvisation il en a fait son instrument de mesure exclusif. A 33 ans à peine cette culture intensive du saxophone  connu dans le métier pour sa difficulté à en maîtriser la justesse ne l’empêche pas pour autant, à l’instar du musicien déjà cité plus quelques autres type Wayne Shorter ou Steve Grossman d’en avoir tiré une griffe de son à la fois très personnelle et immédiatement reconnaissable.


Emile Parisien (ss), Manu Codjia (g), Simon Mailleu (b), Manu Costa (dms) + invités: Michel Portal (cl, bcl), Joachim Kuhn (p), Vincent Peirani (acc)

Archie Shepp Attica Blues Big Band Band

Archie Shepp (ts, ss, voc), Isidor Leitinger, Olivier Miconi, Christophe Leloil (tp), Sebastien LLado, Michaël Ballue, Romain Morello (tb), Olivier Chaussade (as), Virgile Lefebvre (ts), François Théberge (ts, fl), Jean Philippe Scali (bs), Pierre Durand (g), Tom Mc Clug (p), Aina Claudine Myers (p, voc), Marion Rampal (voc), Janet (voc), Dary Hall (b), Famadou Don Moye (dms)


Une carte blanche donnée à un musicien à l’occasion d’un gros festival le place aussitôt sous le regard de tous, en exposition forte, en pleine lumière. La formule requiert donc un vrai axe de recherche susceptible de déboucher sur une proposition musicale sérieuse. A ce titre pour ce challenge ainsi relevé à Marciac -par ailleurs sa terre de croissance jazzistique- Emile Parisien a fait un double choix: inviter des solistes de renom ainsi que de vrais compositeurs. Le premier, Michel Portal, fruit d’une longue expérience et de multiples épisodes de risques pris a coutume de dire  « Quand on part sur de vraies compositions, quand on les exploite comme il faut y compris par l’improvisation, la musique n’en sort que plus riche » Les deux autres, Vincent Peirani, une révélation récente et Joachim Kuhn,  un historique, entrent dans les deux catégories de musiciens citées, faiseurs de partition et génarateurs d’impros débridées. En compagnie de l’accordéoniste d’abord et complice patenté, Emile Parisien a débuté le concert en duo récitant avec brio ses gammes sur des thèmes de Sidney Bechet, amorçant sa rage de jouer et montrer sur des lignes de ragtime. L’arrivée de Portal dans une de ses compositions, Cuba si Cuba no, a tout de suite dédoublé (sinon triplé avec Peirani) les souffles sous forme de lignes de fuites mélodiques porteuses de phrases inscrites à l’encre forte. Dès lors l’orchestre tourne à plein. Richesse des thèmes exposés (un très beau Transmitting signé Joachim Kuhn notamment, architecture dense et construction mélodique toute en séduction) Variété dans l’exploration via l’improvisation au travers de solistes en nombre (Peirani, aguicheur virtuose, Manu Codjia producteur de traits acérés/acidulés, Portal agitateur d’idées inclassables, Joachim Kuhn sorte de fou pianochantant) Le public du soir, à Marciac en particulier où Emile a fait ses classes de jazz au collège dès la 5e n’en demandait pas forcément autant. Le jazz en matière de qualité oui. Emile, le régional de l’étape n’aura pas raté son rendez vous…

Un changement de plateau pour 17 musiciens ça ne s’improvise pas ! Et pourtant le staff scène du festival a fait aboutir une telle mise en place en un temps record. Chapeau. En ouverture du concert, une fois  le noir total établi  sur la scène, Archie Shepp de sa voix grave a rappelé l’histoire l’histoire tragique qui a donné lieu à Attica Blues. Soit une longue composition du saxophonistes en forme d’oratorio écrit en 1972 suite à des émeutes intervenues dans la prison d’Atlanta (état de New York, Etats Unis) brutalement réprimée par le gouverneur, 39 morts dont 29 prisonniers noirs -au passage une traduction sur écran ou en audio n’aurait pas été superflue pour une bonne compréhension générale. Pour revenir à la musique produite live sur la scène du festival gersois, le concert fleuve (on notera quelques longueurs tout de même dans tous ces épisodes enchainés au bout de la soirée) étalé dans la nuit de  Marciac a donné lieu à deux  versions  live. Des séquences pur big band d’abord, marquées par un son épais, plutôt lourd comme pour souligner la dramaturgie du propos évoqué par les différents vocalistes, avec effets de masses et gros relief garantis à coup de cuivres lâchés en unisson. En parallèle l’orchestre a proposé des parties plus intimes construites sous forme de duo, trio ou même quartet. L’occasion de retrouver et mettre en valeur notamment l’apport de personnalités que l’on a retrouvées avec plaisr tant elles font partie de l’histoire de la « musique noire » si chère à Shepp. A commencer par Amina Claudine Myers, de Little Rock (Arkansas), figure de l’AACM  de Chicago dont la voix, gorgée de soul et le jeu de piano, teintée de blues apportent un plus en matière d’essence du jazz moderne. Même sentiment de retrouver une part de l’histoire du jazz façon fin du XXe siècle vis à vis de Famadou Don Moye, vêtu d’un costume scintillant digne de l’incomparable Sun Ra Arkestra. Le batteur légende de l’Art Ensemble of Chicago a profité de la machine de ce grand orchestre pour réciter avec à propos un large savoir jazz sur les tambours de sa batterie. Au total on aura donc vécu sans forcément s’en douter une petite leçon de base du jazz instillée en grand orchestre sous l’autorité d’un musicien qui sait en fait partie. Le son du ténor d’Archie Shepp justement, énorme, gorgé d’émotion pure, chargée d’une chaleur communicative ne peut mieux résonner juste que dans un tel contexte. Poussé par l
a force du big band il fut un parfait récitant, sax et voix conjugués, de ce pan d’histoire de la dite Great Black Music,  mouvement ment revendicatif artistique autant que politique dans l’histoire du jazz aux Etats Unis. Marciac dans sa 38 e édition, au travers de la personne de Shepp  saxophoniste et enseignant universitaire (aux US) en aura rendu un juste hommage. Piqure de rappel appropriée et finalement nécessaire en tant que fait culturel majeur.


Robert Latxague

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