Marciac 2015 : Quelques Focus (II)

 

Suite de notre bilan de l’édition 2015 de Marciac…

La belle et confortable salle de l’Astrada (500 places), à l’acoustique parfaite et… climatisée qui plus est (sacré bonus par température caniculaire), accueille talents émergents et concerts intimistes : 30 groupes étaient programmés.

La programmation 2015 était remarquablement variée mais comme nous ne sommes pas doué du don d’ubiquité nous parlerons seulement des concerts auxquels nous avons pu assister.

Les témoignages recueillis auprès de jazzfans pointus et fiables nous ont fait beaucoup regretter de ne pas avoir été spectateur de certains concerts « astradiens »… Comme ceux du Barret/Goubert Quartet, de Nico Wayne Toussaint (le bluesman préféré de JIM), de Sarah Mc Kenzie (avec Pierre Boussaguet), d’Yaron Herman (en solo), de China Moses, de la soirée piano (4 pianistes haut de gamme : Ignasi Terraza, Gerard Nieto, Kenny Baron, Dado Moroni), du superbe duo Airelle Besson/Nelson Veras, de Dave Liebman, de La Compagnie Lubat…

 

L’Astrada

 

Jean-Pierre Peyrebelle Quintet : Alexandre Gallinié (sax), Nicolas Gardel (tp), Julien Duthu (b), Pierre Dayraud (dr) et le leader au piano (1/8).

Jean-Pierre Peyrebelle est depuis de nombreuses années le responsable pédagogique des « classes jazz » du Collège de Marciac. Il est adoré par ses élèves. Grand pédagogue (il officie aussi au Conservatoire Régional de Toulouse et au département musicologie de la Faculté du Mirail)… mais aussi instrumentiste. Il pense à juste titre qu’en tant qu’enseignant il a le « devoir » aussi de « pratiquer » en live… Il participe donc en tant que pianiste et leader à de nombreuses formations comme ce quintet « Alta Maera » dans la lignée d’un hard bop tonique et maitrisé. Nicolas Gardel, talentueux trompettiste « tous terrains » (il participe à de nombreux projets dans le Grand Sud Ouest : funk, R&B, électro…), joue ici dans la mouvance de Lee Morgan et Clifford Brown. Pierre Dayraud après une carrière de guitariste est devenu batteur et… responsable pédagogique des classes jazz du Conservatoire de Tarbes.

Le groupe joue les fondamentaux du répertoire bop mais aussi des compositions. Musiques généreuses. Atmosphères toniques et délicates à la fois.

 

LPT3, L’harmonie de Varilhes-Foix et Louis Sclavis ((2 /8).

LPT 3 : François Thuillier (tb), Jean-Louis Pommier (tb), Christophe Lavergne (dr). Louis Sclavis (cl, bcl).

Louis Sclavis n’a jamais joué en « leader » à Marciac. Il reste à espérer qu’il soit programmé ici avec un de ses projets personnels avant d’avoir 78 ans ! Pas comme Archie Shepp qui a attendu cet âge canonique pour jouer enfin sur la grande scène en 2015…

Mais il était vraiment très heureux de participer à une rencontre avec une harmonie de Foix et le trio LPT3. Louis a débuté tout jeune à la clarinette avec une Harmonie de la région de Lyon. « Beaucoup d’harmonies aujourd’hui jouent à un très haut niveau un répertoire très original avec des orchestrations assez flamboyantes. Ce soir je me suis régalé ». Nous aussi.

 

Enrico Rava Quartet (6/8).

Francesco Diodati (g), Gabrielle Evangelista (b), Enrico Morello (dr), E. Rava (bugle)

Enrico Rava depuis des décennies nous fait découvrir de très nombreux nouveaux jeunes prodiges italiens. Bingo pour 2015… le voici accompagné d’un trio de (tout juste ou pas encore?) trentenaires. Batteur et guitariste originaux, talentueux et stimulants. A 76 ans le « maestro » Rava, vétéran aux airs juvéniles, a des enthousiasmes de jeune homme tout en conduisant son groupe tout en douceur tel un « vieux sage ». Ce soir il n’a joué que du bugle avec un son feutré et pourtant éclatant. Joli clin d’oeil à son « maître » Miles Davis il termine son concert comme Miles le faisait par The Theme. Riff inoubliable.

 

Fil : Martial/Ceccaldi  Duo (7/8). Leila Martial (voc, effets électroniques) & Valentin Ceccaldi (cello).

Au collège de Marciac, Leila Martial, selon ses professeurs avait la réputation d’être turbulente (euphémisme)… Elle n’a finalement pas changé mais elle met désormais son énergie et sa vitalité débordante au service d’une créativité sans limites… Les standards, le scat… elle connait sur le bout des doigts. Elle les a étudiés, pratiqués… Mais elle a décidé depuis quelques temps de changer de « planète »…

Notre Directeur de la Rédaction, Frédéric Goaty, l’a entendu à Vague de Jazz et a écrit de bien belles lignes à propos de ses prestations vendéennes  (voir le texte intégral sur Le Jazz Live du 6 août, où il règle, entre autres, le compte à cette fausse question lancinante du « vrai  jazz pour festival »): « Leïla Martial… à l’Espace Culturel du Clouzy, sur la petite scène qui fait face au bar, pour une petite trentaine de minutes d’improvisations “en chanté”. « Comme c’est étrange,
il me semble que j’ai rêvé pendant tout ce temps », commence-t-elle par dire. C’est ce qui est écrit sur un kakemono accroché au mur, juste derrière elle. Elle l’a découvert en même temps que nous, en posant le pied sur scène. Du don d’appropriation… Très vite, ces mots changent de couleurs dans sa bouche, se dilatent et/ou s’étirent, perdent de leur sens pour en trouver un autre, puis un autre, et encore un autre… Elle ne chante plus en français mais en… langues, ou en esperanto interstellaire si vous préférez. Elle swingue, elle groove, elle dérape, elle contrôle, elle scatte sans clichés, elle crie, chuchote, triture comme il faut les boutons de ses pédales d’effets, et toujours avec le sourire, jamais dans la souffrance. Cette demoiselle de Rochefort (plutôt Françoise, la brune, pas Catherine) est née sous le signe des jets-mots – vous savez, ces mots que le commun des mortels a sur le bout de la langue mais qui ne sortent jamais prendre l’air, hé bien, Leïla, elle l’a, le chic pour les faire danser sur nos tympans. Elle termine actuellement son deuxième disque. Pas de doute : il va filer un sacré coup de vieux à “Dance Floor”, son premier d’il y a cinq ans. »
. Rien à ajouter…

 

Joachim Kühn Trio (10/8). J. Kühn (p), Magid Bekkas (guembri, voc), Ramon Lopez (dr, perc).

Le pianiste allemand Joachim Kühn, le chanteur marocain joueur de guembri Majid Bekkas, le batteur espagnol Ramon Lopez embarquent le public pour un voyage de l’autre côté de la Méditerranée, au pays des Gnawas et de l’Afrique transsaharienne. Joachim Kühn, nourri de l’harmolodie d’Ornette Coleman (avec lequel il a joué en duo), aime le risque et navigue dans une combinaison de jazz d’avant-garde et de musiques traditionnelles orientales et africaines. La symbiose avec les multiples facettes des influences de Majid Bekkas et des backgrounds flamenco et indiens du batteur Ramon Lopez est parfaite (et synergique) dans ce trio sans leader. Ces trois musiciens sont unis par la recherche de la transe et d’un état de jouissance fondé sur le répétitif et l’obsessionnel. Ils finissent épuisés, leurs vêtements trempés de sueurs… Concert coup de poing superbe.

Backstage, je dis à Magid que Marcus Miller jouait désormais l’introduction d’un ou deux morceaux au guembri mais qu’il ne me semblait pas encore très à l’aise sur cet instrument…

« Marcus est venu me voir à la fin d’un de mes concerts et m’a demandé quelques conseils pour démarrer au guembri… Je sais que même incontestable grand maître du slap à la basse électrique il a un peu de mal à « apprivoiser » cet instrument archaïque : pour le phrasé et pour l’amplification. J’ai bientôt 60 ans et je travaille le guembri avec des grands maitres marocains depuis l’âge de 5 ans. C’est donc tout à fait normal que Marcus « bataille » encore un peu avec le guembri.  Cela ne change rien bien sûr à son immense talent incontestable de génie de la basse électrique, mais le guembri c’est vraiment un autre univers.»

 

Le BIS

 

Tous les jours sur la place le Bis (qui n’est pas un festival off, comme à Avignon… puisque le Bis est financé ici par le le Festival officiel!) présente, gratuitement, sous un immense vélum, 4 ou 5 groupes de tous styles et de haut niveau. Les jours de beau temps la place est pleine d’un public ravi de découvrir sans bourse délier de nombreux orchestres.

Lorsque la prestation d’un orchestre a séduit et qu’il dispose de CD à vendre, leurs disques s’arrachent.

La MC de la place (elle même chanteuse et leader d’un groupe dynamique: Kongo Square Quintet) Helmie Bellini qui présente avec talent les groupes est devenue depuis 3 ans une star du Bis… Elle n’hésite pas à faire le bœuf quand les circonstances s’y prêtent…

Particulièrement remarqués parmi les 53 groupes programmés sur le Bis cette année : Jean-Marie Bellec (p) trio avec Tonton Salut (dr) et Jean-Philippe Viret (b), Julien Alour (tp) Quintet (oui… le frère de Sophie), Paul Chéron, Louis Prima Forever, Samy Thiebault Quartet…

Présence forte et talentueuse d’excellents batteurs de la scène française : Philippe Soirat, Tonton Salut, Mourad Benhammou, Fabrice Moreau, Mathieu Chazarenc et Guillaume Nouaux.

Guillaume Nouaux est considéré aujourd’hui par les spécialistes comme un des tous meilleurs batteurs européen (voire plus…) dans les styles new-orleans et mainstream.

Mathieu Chazarenc a étudié la batterie au Conservatoire de Pau : la ville où nous vivons depuis 40 ans… Ca crée des liens ! Mathieu a joué ici
avec Sébastien Jarousse (ts) que l’on n’entend vraiment pas assez dans les festivals. C’est bien dommage car Sébastien est un « coltranien » haut de gamme. Programmateurs à vos tablettes.


Edmond Bilal : un groupe de Bordeaux qui a joué sur la scène du Bis a aussi animé tous les soirs (pendant 3 semaines!) à l’apéro et en « after hours » la terrasse d’un hôtel sur la place centrale. Nous leur consacrerons bientôt une chronique car cet orchestre a un parcours étonnant et fourmille de projets.


La « star » du Bis depuis des années c’est le bluesman palois (qui vient de gagner plusieurs trophées à Memphis) Nico Wayne Toussaint (voc, harmonica). Par beau temps il draine une foule considérable… Cette année un orage éclata au début de sa prestation. Près de 400 personnes restèrent pourtant, imperturbables sous la pluie battante pour l’acclamer !

 

Enfin le signataire de ces lignes fit 3 fois le plein de la salle de cinéma du village (Ciné Jim) à l’occasion de deux conférences sur le thème Jazz et Cinéma et d’un débat sur le film Whiplash.

Mais…tout est relatif, la salle n’a que 90 places!

 

Pierre-Henri Ardonceau

 

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