Martinique Jazz Festival : Tambour ka et bélé

 

Dominique Douge, le responsable technique du Centre Martiniquais d’Action Culturelle est venu sur scène ce soir pour rendre hommage à une des figures du festival et de l’équipe du CMAC, Robert Bruno disparu en octobre dernier. Un « vide » augmenté de celui laissé par deux des grands hommes de la culture « nègre » pour reprendre le terme d’Aimé Césaire ce jour même. En cette nuit d’ouverture de son Festival de Jazz, La Martinique est en deuil de Pierre Aliker, bras droit de toujours d’Aimé Césaire à la Mairie de Fort de France, et de Nelson Mandela, bien entendu.

 Jazz à la Martinique, Rivière Salée, Fort de France, 4-8 décembre

Gregory Privat (el p) Sonny Troupé (tambour ka)

Eric Le Lann (tp), Nelson Veiras (g), Gildas Boclé (b)

Hervé Celcal (p), Mauro Gargano (b), Boris-Reine Adélaïde (tambour bélé), Abraham Mansfarrol Rodriguez (dm, tambour bata)

 

Au sens propre comme au figuré Sonny Troupé, le guadeloupéen et Grégory Privat, le martiniquais se trouvent et se retrouvent toujours, sur scène comme en studio, à Paris ou ailleurs. Sauf qu’aux Antilles, sur leur terres iliennes natales respectives les occasions ne sont pas si fréquentes. A Rivière Salée, en « commune » comme l’on dit ici, l’affiche fait évènement. La salle du bourg qui fait office de Centre Culturel déborde ce soir de public par toutes ses portes grandes ouvertes. A l’intérieur on baigne dans une chaleur tropicale malgré la nuit tombée. L’échange est intense, la relation entre piano et ka très serrée, gorgée dc figures rythmiques et de complicité naturelle. Chacun à son tour allume les feux, placages d’accords électriques pour le pianiste, frappes des deux mains en écho et résonnances pour le percussioniste « Nous avons travaillé pour cette rencontre à deux sur un répertoire spécifique » dit le tambouyé. « Ce matériau permet une interaction immédiate » lui répond le pianiste qui une fois n’est pas coutume joue devant son père et sa mère «Il sera peut-être un jour enregistré » La furia  des allers et retours peau/clavier contenue dans « An piano epi an ka » ou le vertige entretenu face aux déséquilibres sciemment provoqués pour « Passages » donnent effectivement un goût de revenez-y.

Ce qui relie Eric Le Lann à Chet Baker ne se situe ni dans la sonorité de son instrument ni dans des compositions personnelles. Le trompettiste breton justifie l’intitulé dans l’affichage de son concert « I remember Chet » par une référence à la musique interprétée en trio « Nous avons choisi de célébrer un de mes musiciens favoris au travers de thèmes qu’il a joués et chantés » De quoi se nourrir de standards standardissimes comme autant de terrains de jeu (Summertime, Body and Soul) Et à propos de jeu celui de Le Lann sur son instrument précis, clean mais pas trop, sobre juste ce qu’il faut colle au profil du personnage, taiseux en paroles et mesuré en débit musical. Ce n’est pas redondant de le dire : Eric Le Lann joue juste, avec ses accents propres, sa texture sonore excluant les passages en force ou l’ambition démonstrative de tessitures extrêmes. En ce sens l’hommage à Chet se fonde avant tout sur le rendu musical. Paradoxalement sans doute est-ce la guitare, celle qui se rapproche le plus des sonorités de trompette ou de voix de Chet Baker. Nelson Veiras, brésilien de Paris combine la douceur, l’aspect soft et moelleux, une langueur, une certaine volubilité également, bref une palette de couleurs qui sied au profil du trompettiste de légende. Fort de l’appui d’une structure rythmique souple de la part de Gildas Boclé, ce binôme trompette guitare fonctionnant en contraste mesuré a clairement séduit le public foyalais.

La séduction elle aurait du naître automatiquement du propos musical offert par le pianiste. « Bel Air for piano » ancre son projet dans une tradition rurale martiniquaise basée sur les rythmes du tambour : en créole, le « bélé ». Hervé Celcal transpose cette polyrythmie sur le clavier de son piano. Le percussionniste Boris-Reine Adélaïde, spécialiste de ce tambour qui se joue assis à même le fût, comme le batteur cubain  Abraham Farrol Rodriguez(lui aussi initié à la tradition au point de pratiquer le ti-bois, instrument marqueur) aident à entretenir le foisonnement de rythmes chaloupés. Sans doute la longueur du concert, l’alternance un peu systématique de séquence piano solo et parties assumées en collectif (sans compter la transposition sur scène d’un épisode de célébration strictement familiale) ont-il, au final d’une longue soirée débutée sous l’auspice d’hommages lourds de sens,  élimé l’impact de cette tentative de mélange jazz et tradition dopé à l’improvisation.

 

Robert Latxague

 

 

 

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