Mederic Collignon vs Kaori Ito

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Jeudi dernier, le Triton  jouait les apprentis chimistes en mettant en présence  deux substances hautement inflammables: l’explosif Médéric Collignon et la détonnante Kaori Ito.

 

Médéric Collignon (trompette, chant, danses, glossolalies, monotron, activités vocales et corporelles non répertoriées) Kaori Ito (danses, escalades diverses, piétinements, trépignements, rodéo), jeudi 26 janvier 2017, Le Triton  Paris 20e.

 

Kaori Ito est entrée la première sur la scène du Triton. Et là, on a eu un peu peur pour Médéric Collignon. Malgré sa robe blanche, ses longs cheveux dénoués, sa beauté de porcelaine, elle avait l’air d’un petit taureau. Sur la scène, un petit clavier est  accroché à environ 1, 80 mètres de hauteur. Kaori considère l’objet, et tente quelques notes (cela fait de jolis accords, par la vertu d’une programmation de ce clavier due à Médéric Collignon) en regardant le public (dos à l’objet). Elle a ondulé lascivement avec lui comme s’il s’agissait d’une balançoire, avant de tenter d’en jouer avec le pied en levant très haut sa jambe.

C’est alors que Médéric Collignon a fait son entrée. Une entrée inédite et originale : il rampe. Le voilà qui évolue au sol en tenant à bout de bras un drôle de truc, qui ressemble à un joystick de jeu vidéo des années 90 (qu’on me pardonne ces références surannées, j’imagine qu’on parle aujourd’hui autant de joystick que de phonogramme et que l’on joue aux jeux vidéos en clignant les paupières). Cet objet s’appelle un monotron, de la marque Korg. Renseignements pris après le spectacle, c’est un ancêtre de nos synthétiseurs actuels. Il permet à Médéric d’envoyer toute une série d’effets éléctroniques, plus ou moins discontinus, plus ou moins enrobés de larsen, et l’intérêt de ce truc, de ce fourbi aurait dit ma grand-mère, est qu’on ne peut le contrôler tout-à-fait et qu’il instille donc une dose d’aléatoire (les grands musiciens adorent tout ce qu’ils ne peuvent contrôler).

Donc, Médéric rampe, accroché à son monotron. Kaori Ito le regarde du coin  de l’oeil en se balançant au clavier. Puis elle s’approche de lui, on va voir ce qu’on va voir, elle met le pied sur le monotron, puis s’intérèsse au porteur du monotron, et en particulier à son diaphragme sur lequel elle tambourine allègrement, ce qui arrache à Médéric des hurlements qui ne manquent ni de sincérité ni de volume. Et donc il crie, hurle, braille, vocifère mais ne lâche pas son monotron. Heureusement, la versatile Kaori néglige bientôt de le martyriser.

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A force de ramper, Médéric est arrivé près de son cornet. Il se lève et en tire quelques belles phrases bleues qui provoquent des sortes de spasmes chez kaori Ito qui, n’ayant plus Médéric sous la main, se met à taper frénétiquement sur le tapis de sol qui a été installé tout exprès. Puis elle se promène à travers le public qu’elle maltraite avec une infinie délicatesse, prenant le chapeau de l’un pour en coiffer l’autre, ou s’asseyant sur tout genou qui lui semble jovial et désinteressé. Médéric pose son cornet , chante des phrases toujours très bleues, et Kaori improvise des danses, des gestes de jongleuse, des mimes, réagissant au quart de tour, souvent avec humour. Et l’on sent entre ces deux là, une sorte d’humour primal, physique qui crée une complicité au-delà des mots.

 

 

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Après  quelques épisodes de transition,  Médéric Collignon se retrouve à quatre pattes avec Kaori juchée sur lui tête bêche, les jambes devant ses yeux. Je ne me souviens plus bien comment il réussit à se délester de sa passagère clandestine mais quelques instants après Il est debout, au micro, transformé en boîte à rythmes. C’est alors que Kaori Ito revient vers lui et l’escalade (pour Kaori , les être humains sont des agrégats de chair, qu’elle a besoin d’escalader pour savoir s’ils sont vraiment aussi sympathiques qu’ils en ont l’air). Et donc Médéric chante avec Kaori accrochée à son dos. c’est beau, un peu fou, très poétique.

Je crois que c’est quelques minutes après cette séquence qu’intervient un autre moment de poésie. Kaori repère le cornet de Médéric qui gisait dans un coin. Elle s’approche avec précaution comme s’il s’agissait d’une mine anti-personnel. Elle souffle dans le truc. Il en sort du bruit. Elle essaye alors, comme si elle voulait donner leur chance à toutes les parties de son corps, d’en manipuler les pistons avec les pieds. Il en sort toujours du bruit. Elle pose l’objet comme si celui-ci, ayant laissé passer sa chance, n’avait pas réussi à la convaincre de son intérêt.

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Ce cornet, Mederic en joue assez peu, comme s’il voulait résolument abdiquer toute maîtrise et se confronter à Kaori sur son propre terrain, celui du corps, de l’animalité. Justement, le voilà au sol, allongé. Il émet une série de grognements qui prennent un tour japonisant. Kaori lui répond par quelques miaulements. Puis elle décide que ça fait longtemps qu’elle n’a pas piétiné Médéric. Elle lui remonte donc dessus, lui marche sur le ventre. Les hurlements et râclements de gorge de Médéric, semblent sincères mais toujours japonisants. Kaori trouve que ça suffit : « Je préfèrerais des sons français ». Il ne faut pas le dire deux fois à Médéric. Tout-à-coup le spectacle devient parlant. Médéric déroule des phrases à toute allure, comme une méthode Assimil devenue folle: « Le chat mange le chien au fond du jardin…Le chien est au fond du jardin ….et hop le chat le mange…le chien c’est du boudin…le chat fait du boudin du chien au fond du jardin… ». Voilà Médéric en vrille, puis en orbite. Comme le petit robot Philae, impossible de le ramener sur terre. Quant à Kaori, elle fait l’écolière ingénue. On n’y croit pas trop.

 

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Suivent diverses séquences où Kaori montre à Médéric comment danser comme Béyoncé (il fait des efforts mais comment dire, il a des idées mais la souplesse ne suit pas toujours…). C’est alors (on est au trois quarts du spectacle) que survient l’un des plus jolis et poétiques moments du spectacle. la porte du Triton grince. Enfin, grince n’est pas exactement le mot. C’est une descente chromatique. J’imagine qu’il a fallu le travail de quatre ou cinq accordeurs, et de douze ébénistes, et les subventions du ministère de la culture pour obtenir cet effet-là. En entendant ce grincement miraculeux, Médéric Colignon se fige comme un chien de chasse à l’arrêt. Il se lance dans une magnifique improvisation chantée qui se base sur la note exacte émise par cette sublime porte. Kaori danse avec douceur. C’est très beau.

On approche de la fin. L’action à présent se calme peu à peu. La lumière baisse. Kaori Ito semble danser un peu moins pour écouter ce que chante et joue Mederic. Et le spectacle qui avait commencé dans une débauche d’énergie finit dans une étrange et poétique douceur.

Après le concert, nous parlons avec Médéric Collignon qui se frotte douloureusement les côtes  (mais se marre comme un bossu). Il m’explique le fonctionnement de son monotron, et bien sûr je n’y comprends rien. Il ne se souvient pas avec précision  de tout ce qui s’est passé pendant une heure. Il veut retenir cette complicité « animale » (c’est lui qui utilise ce mot) qui l’a relié à Kaori Ito. Ils n’avaient répèté qu’une fois, dans l’après-midi. Interrogée au téléphone, gare de Lyon, juste avant de prendre le train,  Kaori Ito est sur la même longueur d’ondes. Elle parle aussi d’animalité partagée, et évoque la fin du spectacle (« j’étais moins speed, j’ai pris plus de temps pour écouter sa musique »). Elle non plus ne se souvient pas des détails de leurs interactions. Étrange spectacle dont les protagonistes ne gardent qu’un vague souvenir, et qui restera pourtant gravé dans la mémoire des spectateurs présents ce soir-là.

Texte JF Mondot

Dessins AC Alvoët

(Autres dessins et peintures sur son site www.annie-claire.com )

 

 

 

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