Léandre brûle les planches (1)

Le festival « neuf9 » proposait du 25 novembre au 1er décembre dans la commune d’Auterive sur la rivière Ariège un bel assortiment de créations, centrées pour l’essentiel sur la danse contemporaine ; on pouvait aussi y écouter un récital d’orgue à l’église Saint-Paul, y prendre part à une « déambulation » organisée par une compagnie toulousaine dans les rues de la ville, y flâner devant une exposition de photos, y assister à une projection de film en présence du réalisateur, et y entendre, dans un contexte inhabituel, Joëlle Léandre et Akosh S

CASCADE

Cécile Loyer et Joëlle Léandre

Neuf9 festival – 29 novembre 2013 – salle Allégora (Auterive)

Très impliquée dans la conception de ce spectacle mêlant danse, musique et théâtre, Joëlle Léandre chante, joue de la contrebasse et… joue la comédie – sans avoir à trop forcer sa nature pour cela. Si certains passages de la pièce (créée en 2012), dont l’aspect happening résulte en réalité d’une écriture précise, provoquent de francs éclats de rire dans la salle (à commencer par ce chroniqueur, agrippé aux accoudoirs pour ne pas rouler sous le fauteuil), le propos n’en est pas moins virulent, sur un monde dont l’absurdité multiforme confine désormais au tragique. La bande-son, signée Joëlle Léandre et Jean-Marc Foussat, colporte des échos brefs mais répétés de Trénet (« La mer »), Adamo (« Tombe la neige ») et Alamo (« Biche, oh ma biche ») (prenant acte de la pollution sonore qui pèse sur nos existences?), tandis que bruits d’eau, d’orage, d’animaux, de cloches d’église de village et de craquements de vinyle se succèdent ou plutôt se superposent. Les thématiques qui se dégagent de la performance sont celles du consumérisme, du gaspillage, du chaos, de la malbouffe, du règne de l’apparat et de la vanité, des normes et autres fausses valeurs, autant de problématiques précédemment exprimées de façon poétique par Léandre sur scène et hors de scène. Des passages dansés accompagnés par la contrebasse alternent avec ceux abordés à deux comédiennes façon sketch. Le tout sans grand discours (tant mieux), mais via de féroces saynètes présentées in medias res et se précipitant vers diverses manières de catastrophe. L’aspect destructeur et le recours à de nombreux accessoires donnent à la scène des airs de champ de bataille une fois le spectacle achevé.

Cécile Loyer impressionne autant par la grâce de ses mouvements, qui impliquent de passer par diverses postures improbables, que par ses aptitudes à tenir une ribambelle de rôles, avec un jeu de visage allant de l’effroi à la farce – les deux pôles de la comedia del arte, si loin, si proche, et que la vis comica de l’artiste communique parfaitement à l’assistance. C’est aussi la confirmation, si besoin était, que Léandre n’a nul besoin de sa contrebasse pour tenir la scène – cette part de sa personnalité trouve ici à s’épanouir. Il faut la voir être coachée par sa partenaire dans la manière de se présenter face au public, ou s’empiffrer de céréales tirées d’un sachet en plastique tout en donnant sa recette du gratin dauphinois à l’ail, ou manier un aspirateur de table. Impayable.

On retrouve les deux complices le lendemain pour la chorégraphie de Josef Nadj.

ELECTRIC VOICE STRIPE

Installation audiovisuelle d’Arnaud Paquotte.

Neuf9 festival – 29 novembre 2013 – boulodrome municipal (Auterive)

Direction le boulodrome voisin pour une représentation d’ « Electric Voice Stripe », installation audiovisuelle basée sur la production d’arcs électriques et leur traduction sonore, via un dispositif ingénieux de grilles métalliques et de capteurs, le tout tenant plus du bricolage imaginatif que de la technologie hi-tech, et reposant sur la « magie » de fée électricité. Les spectateurs sont plongés dans l’obscurité sitôt installés. Des points et scintillements lumineux apparaissent alors peu à peu, en même temps que les premiers sons se font entendre. Plusieurs circulations lumineuses pointillistes au sol, sur les murs et dans l’espace sont ainsi accompagnées d’un impressionnant concerto de basses et d’infrabasses, menaçant de faire s’écrouler le bâtiment et notre système auditif dans le même élan – ladite saturation s’étalant crescendo sur une trentaine de minutes. On se protège donc les oreilles et on écoute avec les autres organes. Quand les crépitements s’interrompent et que les éclairages plus habitués à veiller sur de paisibles parties de pétanque sont rétablis, les yeux mettent du temps à oublier les étincelles suscitées par Arnaud Paquotte. Il flotte aussi dans l’air une odeur de métal grillé rappelant celle des trains électriques et autres cours de technologie de notre enfance.

David Cristol

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