Nouvelle vague et quelques livres

Rentrant de l’un de ces concerts parrainés périodiquement par Jazz Magazine à la Dynamo, donné ce soir par Stéphane Kerecki sur son programme Nouvelle Vague, j’étais tellement détendu que je me suis abandonné à quelques lectures et en ai oublié de rendre compte…  ou presque.

 

La Dynamo de Banlieues bleues, Pantin (93), le 27 janvier 2015.

Nouvelle Vague : Emile Parisien (sax soprano), John Taylor (piano), Stéphane Kerecki (contrebasse, composition, arrangement), Fabrice Moreau (batterie).

 

C’était bien. Tout le monde était bien. Antonin-Tri Hoang remplaçant Emile Parisien, il est vrai dans un programme qui ne lui était pas inconnu, avec un peu de Lee Konitz dans la façon de dérouler l’imagination sans cliché, une manière très shorterienne de déshabiller le matériel qui lui est soumis et de repartir de son ADN pour le reconstruire. Fabrice Moreau pour ce fol enthousiasme, cette fraîcheur, ce sens des couleurs et du drame dont il visite les innombrables tiroirs de ses compétences. John Taylor qui accepte avec un mélange adolescent d’humilité, de générosité et de complicité de se faire guider par la contrebasse noueuse de Stéphane Kerecki, celui qui a imaginé ce parcours parmi les musiques de cet âge d’or du cinéma (qui, si l’on veut appliquer au cinéma le mythe des âges de l’humanité, serait plutôt un âge d’airain, l’or étant réservé au temps du muet et à l’invention du récit cinématographique). Et puis, Jeanne Added en vacances de sa nouvelle carrière de “(rock ? pop ? techno ?) star,” pour chanter La Chanson de Maxence (Les Demoiselles de Rochefort)Jamais je ne t’ai dit que je t’aimerais toujours (Pierrot le fou) et La Chanson d’Hélène (Les Choses de la vie)… dommage qu’elle ne chante pas les paroles de Jean Constantin (Comment voulez-vous? )sur la mélodie générique de Les Quatre cents coups.

 

Quelques livres


Bref, c’était bien ainsi et, au retour, je me suis laissé aller à la rêverie dans mes wagons de métro et de RER plutôt que de préparer quelques notes pour ce compte rendu. Puis plongeant la main dans ma hotte et n’y trouvant pas le Swing to Bop d’Ira Gitler dont j’ai fait ces derniers temps la lecture de mes transports en commun, j’en ai tiré Bu, Bud, Bird, Mingus, Martial et autres fauteurs de troubles d’Alain Gerber que je venais de récupérer au bureau, ensemble disparate de textes (articles, notes de pochettes, inédits…) dont j’ai tourné les pages, parfois avec indifférence, parfois même avec agacement, mais le plus souvent avec amusement et / ou passion, cornant l’une pour une attentive et ultérieure dégustation, picorant dans l’autre comme l’on visite clandestinement une boîtes de chocolats, me plongeant jusqu’à l’oubli, au risque de laisser passer ma station, dans quelques autres : Sidney Bechet, Bleu, Ornette Coleman, Commencents – Adieux, Stan Getz, Guy Lafitte… Mais celle qui a le plus retenu mon attention est l’intitulée L’amateur et le musicien : dialogue de sourds dont je recommande la lecture en toute humilité tant au musicien (dont l’une des grandes difficultés est de savoir où placer le curseur entre l’attention que lui porte le public et l’indifférence… et sur ce point, à chacun sa vérité) qu’à l’amateur dont Gerber nous dit que la musique qu’il entend est une autre que celle qu’on lui joue. Et nous, les jazz critics, étant des amateurs plus ou moins (et de diverses façons) éclairés, médiateurs à mi-chemin entre le musicien et l’amateur (là aussi à chacun son curseur), je nous recommande aussi cette lecture dont je ne partage d’ailleurs pas toutes les affirmations mais dont j’approuve la façon de le dire qui fait la différence entre notre écrivance et son écriture (pour reprendre une terminologie qu’endosse Gerber mais que j’emprunte à Roland Barthes – et à mes études de Lettres – … Gerber aussi probablement).

 

Et Stéphane Kerecki, si nous avons entendu une autre musique que celle qu’il jouait, quels films a-t-il vu en regardant et en composant sur Tirez sur le pianiste, Le Mépris, Pierrot le fou, Les Demoiselles de Rochefort… Il faudrait demander à leurs auteurs, voir aux compositeurs qui en ont écrit les mélodies. Qu’aurait pensé George Delerue de la façon dont Antonin-Tri Hoang, entendant en rappel John Taylor s’amuser à transposer le motif de Comment voulez-vous ?, fit l’analogie avec les transpositions du motif du Mépris, refermant ainsi la boucle d’un concert qui revenait à son point de départ. Comment croire que Georges Delerue n’aurait pas apprécier ?

 

Et rentrant sans notes, sans envie de rendre compte – de quoi rendre compte lorsque l’on a en tête la divine rengaine de l’allegretto de la Septième de Beethoven et ce qu’en fit Antoni-Tri Hoang en un époustouflant stop chorus (stop chorus ou duo… j’ai la mémoire qui flanche, peut-être les deux ou confusion entre deux pièces) ? – j’ai bâclé ces quelques mots et suis passé directement à ma lecture du soir, celle qui me permet de faire rupture avec ma journée de travail et de m’évader pour mieux accueillir le sommeil. Ce dont le lecteur de jazzmag.com se fout éperdument, à ceci près que la communauté disparate des jazzfans connaît de nombreuses manies voisines de la philatélie ou de la lépidoptérophilie. L’une d’elle consiste à repérer pour l’épingler dans un classeur toute mention du jazz ou de l’un de ses acteurs dans la littérature ou la BD. Ce qui revient souvent à immortaliser des personnages et des situations de très médiocres romans où un privé poursuit (dans une grosse voiture américaine dont l’auto-radio diffuse du Art Pepper) un psycho-killer collectionnant les versions de The Peacocks de Jimmy Rowles (l’auteur n’étant d’ailleurs pas toujours très certain d’en connaître plus d’une entendue par hasard sur TSF ou sur FIP).

 

Permettez moi donc de leur signaler deux ouvrages, fort peu médiocres, l’un que je viens de finir et l’autre que je viens de commencer. Dans L’hiver le plus froid l’écrivaine américaine Paula Fox nous raconte son séjour de journaliste dans les décombres tout juste éteints de l’Europe de 1946. Où au moment de quitter New York, elle se souvient, comme de simples flashes, d’y avoir croisé Duke Ellington dans l’escalier d’une exposition, d’avoir entendu Leadbelly dans une fête de charité à
Greenwich Village et d’avoir tendu son manteau de fourrure à Billie Holiday dans une club de la 52ème rue. Aux noms de Cootie Williams, Lucky Millinder (au Savoy Ballroom) et Art Tatum (dans un club de la 7ème Avenue, le Chicken Shack peut-être à l’angle de la 136e Rue ?) se mêle celui de Paula Robeson jouant Othello à San Francisco ou fredonnant The Man I Love à l’unisson de Lucienne Boyer qu’il était descendu écouter au Café Society (le lieu même où Billie Holiday créa Strange Fruit… on vous raconte cette création dans notre numéro de février en kiosque à la fin de la semaine). Bribes de bonheur qui nous font mieux mesurer la descente à laquelle se prépare Paula Fox vers cet enfer en ruine qu’est l’Europe de 46.

 

Le livre qui a succédé à Paula Fox sur ma table de chevet, L’Homme provisoire de Sebastian Barry, auteur d’un Irlande qui m’est chère, fait surgir dans un pays encore déchiré par une guerre civile rampante, un orchestre semblable à celui que planta Ken Loach dans son dernier film Jimmy’s Hall, sorte de ceili band hésitant entre le violon traditionnel et les tambour et trompette du jazz band. Plus inattendu, le héros en service au Ghana raconte : « Louis Armstrong était ici, à Accra, l’année dernière, quand la marmite de la liberté bouillonnait. Descendu du ciel comme un dieu noir. Un grand concert en plein air à Osu. Satchmo souriait, souriait. » Et le fondateur du High Life, E.T. Mensah ne tarde pas à apparaître, trompettiste il est vrai plus proche d’Eddie Calvert que de Louis Armstrong. Franck Bergerot

 

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