Parisien met dans le mille avec Codjia

Il se passe de plus en plus de choses au château d’Eymet. Je parle bien sûr des concerts qu’y organise Laurent Pasquon et son équipe de bénévoles de Maquiz’Art. Ce samedi, une rencontre quasi inédite entre Emile Parisien et Manu Codjia (seulement leur deuxième prestation en duo, la première a eu lieu en juin dernier à Grenade). Soit une espèce de pari sur l’aventure et l’invention : tenir le public en haleine. Avec un procédé vieux comme le monde : que va-t-il se passer ? Eh bien, nous ne le savons pas. En un mot, la surprise.

 


Samedi 7 décembre 2014, Le Château, Eymet (Dordogne).

Emile Parisien (ss), Manu Codjia (g).

A l’origine, c’est le duo Emile Parisien-Vincent Peirani qui devait être programmé. Mais l’accordéoniste faisant défaut, c’est Manu Codjia qui fut choisi comme partenaire. L’un et l’autre connaissent la ville, du moins le ‘Off’ de Maquiz’Art, et l’excellent public qui assiste au concert (eh oui, on peut juger un public ! Et celui d’Eymet, fidèle, nombreux – plus de quatre-vingt personnes chaque fois cette année – est d’une attention presque intimidante). C’était le cas pour Emile et Manu qui se connaissent depuis une dizaine d’années, certes, mais n’avaient joué qu’une seule fois ensemble en duo, exercice rendu périlleux notamment par l’absence de percussion. Mais la variété des directions prises dans chacun des morceaux a rendu caduque cette préoccupation. Tout comme la haute science musicale des deux compères. Emile Parisien bénéficie d’une cote d’amour hautement justifiée, non seulement par sa virtuosité technique, mais aussi par une qualité de sonorité pas si fréquente chez le sopranistes : ample, généreuse, chaleureuse. Avec quelques bruitages et autres harmoniques agencés avec pertinence. Quant à Manu Codjia, à lui les manettes : de sa guitare activée par diverses pédales et par les doigts d’une main gauche qui en vaut deux, il sort des effets plus ou moins ahurissants, de la distorsions à l’écho, du suraigu pulvérisant à l’ondulant reposant. Le duo a choisi de n’effectuer qu’un set (longue durée), ce qui obligea le public à se montrer d’emblée réceptif. D’autant que l’incipit, Strange Meeting de Bill Frisell, collait à la situation avec une langueur mélancolique à souhait. Mais le plus intéressant reste cette variété de climats générés par les deux musiciens, variété accrue par une alternance pas tout à fait tranchée entre écriture et improvisation. Après la mélancolie, une fugue, ou plutôt un hommage à Bechet avec Temptation Rag d’Henri Lodge (Parisien avait la gentillesse de préciser les titres des morceaux et le nom de leur compositeur), qui s’acheva dans un bruitage d’où émergeait le son volontairement plus nasillard du sopraniste. Mais n’allons pas raconter la suite marche après marche, morceau après morceau : comme le disait Eric Dolphy, une fois que la musique est jouée, les notes disparaissent dans les airs irrécupérablement (ce qu’a empêché de faire mon voisin en enregistrant la soirée avec son iPhone, à l’intention – louable – d’un ami empêché de venir). Contentons-nous d’évoquer cette ambiance de musique-fiction, avec un Manu Codjia en Capitaine Nemo naviguant dans une mer sidérale et Emile Parisien y creusant des tunnels de vent (Debch, « début de quelque chose »). Le duo nous a fait valser mélancoliquement dans les bras du Clown tueur de la fête foraine (de Julien Thouéry), nous a transportés à toute allure dans les cliquetis et les slaps et les pschschschsch d’un train où tout le monde veut occuper la Place 75, nous a ballottés entre chant d’oiseau au lever du soleil et blues le plus sombre dans une allusion à La Jeune Fille et la Mort intitulée Schubert Auster (littéralement l’huître de Schubert !) due à Vincent Perrel. Enfin, Muchi-muchi, allo allo pour ceux qui téléphonent en japonais, a prouvé en rappel que la mélancolie et l’humour font très bon ménage. Du coup, et même si la chose n’est pas seulement due à la réussite de cette soirée, Emile et Manu entendent bien ne pas en rester là. Affaire à suivre.

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