Parker dans tous ses éclats

 

On se demande ce qu’il leur faut, parfois, aux Parisiens, pour les bouger. A peine une cinquantaine de client(e)s – dont pas mal d’ami(e)s – pour assister à la métamorphose du Bird en Géraldine Codjia ou en Manu Laurent. (Que Christophe Marguet me pardonne de minimiser son rôle dans cette appellation, lui qui sur scène l’a si bien rempli, avec discrétion, subtilité et efficacité.)


Le Sunset, Paris (75), le 14 juin 2013


Géraldine Laurent (as), Manu Codjia (g), Christophe Marguet (dm).

 

Bien sûr, il s’agissait d’une prestation promo. Une jeune aboyeuse a d’ailleurs lancé la soirée en ne manquant pas de rappeler que l’album du trio “Looking for Parker” (Bee Jazz), encore tout chaud, était en vente à l’entrée. Ce genre de boniment de supermarché est hélas passé dans les mœurs. Mais on l’a oublié dès les premières notes de Moose the Mooche, attaqué d’entrée. « Attaqué » ! Comme vous y allez, cher monsieur ! Eh bien oui, je persiste : tous les morceaux de Charlie Parker, ou plutôt joués par lui, subissaient de la part des trois musiciens, en particulier les mélodistes, comme une érosion, ou plutôt une floraison, un lierre tout neuf s’agrippant à un vieux mur. Les thèmes étaient précédés – j’imagine qu’il en va de même dans l’album – tantôt d’une mise en place qui laisse deviner leur exposition (plutôt rigoureuse), tantôt au contraire d’une entrée éloignée qui provoque la surprise. On évoque ici Hot House, Laura, un Be-Bop up tempo, mais alors vraiment up ! (comme dans une version avec Gillespie, Getz et Sonny Stitt je crois), Lover Man, Red Cross, Billie’s Bounce. Quant aux improvisations, elles donnèrent cette impression paradoxale d’extrême liberté et de concentration non moins extrême. Entre Géraldine Laurent et Manu Codjia, c’était à qui accompagnerait l’autre. J’ai noté un seul solo (a capella) de Géraldine où sa science des accords le dispute à des variations volontaires de sonorité – raucité, douceur, rentre-dedans, suavité… Manu Codjia, j’avoue que je ne l’avais jamais entendu et ce fut pour moi plus qu’une découverte : un choc. Quelle virtuosité ! quel sens du placement dans les interstices millimétriques que pouvait lui laisser la saxophoniste ! L’un et l’autre me faisaient d’ailleurs penser à un poème d’Henri Michaux et ses verbes inventés : ils s’emparouillent, ils s’endosquent, auxquels j’ajouterai plus simplement ils se prolongent, se percutent, s’interpellent, jusqu’à se fuguer tel Jean-Sébastien comme d’ailleurs le prédispose All the Things You Are. Je citerai quand même Christophe Marguet, qui prit un solo, un seul solo pourrais-je dire, pour introduire A Night in Tunisia avec un mémorable motif répété aux cymbales suivi d’une montée progressive mais inéluctable vers le déluge. J’ignore si cette magnifique effervescence à trois se retrouve dans l’album. Mais ce que je vous recommande, c’est de ne manquer sous aucun prétexte la prochaine prestation du trio “Looking for Parker” !


François-René Simon

 

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