Pee Bee au Studio de l’Ermitage et Guilhem Flouzat au Sunside

Hier, 19 mars, nous mettions les bureaux de Jazzmag en ordre de bataille pour notre numéro de mai, celui d’avril étant parti la veille vers l’imprimerie avec la première partie d’un grand dossier sur Duke Ellington dont on célébrera la disparition le 24 mai prochain, une interview de Didier Lockwood à l’occasion de la tournée de ses quarante ans de carrière et cinquante ans de violon, et une Une consacrée au trompettiste Ambrose Akimusire dont le deuxième disque Blue Note nous a transporté et qu’a interviewé notre correspondant new-yorkais Guilhem Flouzat. Justement, Guilhem Flouzat, il est de passage à Paris, et jouait hier au Sunside. Or, pour ne pas me faciliter la tâche, un mail de Frédéric Loizeau reçu dans l’après-midi m’invitait à découvrir une intrigante grande formation qui répète hebdomadairement depuis 7 ans à Antony sous la direction de Claudio Pallaro et Gary Brunton et publie son deuxième disque. Une visite au Studio de l’Ermitage… ça ne se refuse pas.

 


Studio de l’Ermitage, Paris (75), le 20 mars 2014, 20h30.

 

Pee Bee : Gilles Relisieux, Jérémie Bernard (tp, tb), Vincent Renaudineau, Daniele Israel (trombone), Claudio Pallaro (sax soprano, sax ténor, arrangement), Didier Haboyan (sax alto), Eric Desbois (sax baryton), Frédéric Loiseau (guitare), David Patrois (vibraphone, marimba), Gary Brunton (contrebasse, basse électrique, chœurs), Ichiro Onoe (batterie), Sandrine Deschamps (chant), Damien Noury (slam).


C’est fin 2007 que le saxophoniste Claudio Pallaro et le contrebassiste Gary Brunton inaugurait un rendez-vous hebdomadaire ouvert à une trentaine d’artistes de la région parisienne, pas seulement des musiciens si l’on en croit le compte rendu d’un concert de novembre 2009 posté par Claude Carrière sur leur site . Un premier disque avait été chroniqué dans notre numéro de janvier 2010. Hier soir, la formation, à peine modifiée, douze pupitres si l’on y inclut les partitions chantées entièrement intégrées aux orchestrations, présentait son deuxième disque “All of Us 13”. Ce titre appelle deux commentaires qui pourraient servir de compte rendu à ce concert. Le premier : aux douze pupitres s’en ajoute un treizième, celui d’un slameur, Damien Noury, qui souligne la vocation pluridisciplinaire de l’orchestre par ailleurs impliqué dans des rencontres avec plasticiens et danseurs. Le slam… vaste programme qui m’a fait fuir à plus d’une occasion. Dans ce début de première partie, je laisserai mes prévenances me quitter à l’écoute de deux textes assez bien tournés, l’intitulé La Forme et le fond convaincant par l’adéquation de son titre et sa qualité, à savoir une parfaite osmose entre la structure du texte et la partition musicale qui, outre la séduction esthétique en découlant, révèle la persévérance de cette entreprise orchestrale, hélas ici un peu desservie par une difficulté que rencontrait le sonorisateur à intégrer la voix (surtout celle de Sandrine Deschamps, mais aussi la guitare de Frédéric Loizeau) dans une pâte orchestrale très homogène.


Car, et c’est le deuxième aspect de ce “All of Us 13”, le mot de collectif, qui sert de tête de rubrique à la présentation des musiciens sur le site de Pee Bee , n’est pas usurpé. Et si l’intérêt des participations solistes est inégal (outre le vibraphone déjà bien connu de David Patrois, au cours des quatre morceaux entendus, j’ai remarqué en priorité le ténor de Claudio Pallaro, l’alto de Didier Haboyan et les contributions improvisées du pupitre de trompettes), on sent, dès les notes d’accordage desquelles on glisse subrepticement vers la partition, une volonté de mise en forme qui relève d’une formidable intégration de l’initiative individuelle au collectif. Là encore des partitions d’une “grandeur” inégale, mais transfigurée d’une part par un talent d’orchestration et d’arrangement reposant, si l’on a bien compris, principalement sur Claudio Pallaro, et d’autre une ouverture des formes. Celle-ci est redevable au soundpainting de Walter Thompson, artiste associé de l’orchestre, dont on apprend que Gary Brunton et Gilles Relisieux sont des « soundpainters certifiés ». Peu convaincu jusqu’ici par ce langage, j’y ai trouvé hier de belles applications qui constituent probablement le meilleur de cet orchestre.

Quittant comme un voleur la fin de cette première partie et filant vers la station Pyrénnées, je croise un haute casquette qui m’interpelle et sous laquelle je découvre la toujours rayonnante Céline Bonacina tirant sa valise et pressant le pas vers le Studio de l’Ermitage, si toutefosi j’ai bien compris le sens de sa question « Tu en sors ?».


Sunside, Paris (75), le 20 mars 2014, 22h30.

 

Adrien Sanchez (sax ténor), Romain Pilon (guitare), Laurent Coq (piano), Desmond White (contrebasse), Guilhelm Flouzat (batterie) + Antonin-Tri Hoang (sax alto), Julien Pontvianne (sax ténor).


Les musiciens sont venus voir leur copain désormais new-yorkais de passage à Paris (mais aussi un public nombreux dont on se demande toujours avec anxiété, lorsque l’on est rédacteur en chef, d’où il sort et s’il lit Jazz Magazine). Et parmi les musiciens de sortie, Antonin-Tri Hoang et Julien Pontvianne qui sont invités à entamer avec le quintette le set qui commence, sur l’arrangement ellingtonien de Mood Indigo. Antonin-Tri Hoang semble habité par la mémoire de Johnny Hodges dans un premier solo, suivi d’un Pontvianne post-lestérien, puis d’un nouveau solo d’alto où cette mémoire s’estompe sous l’effets d’intention croisant la mémoire de Lee Konitz et celle de Steve Lacy, dans un esprit qui semble servir de guide-déclencheur au dernier solo d’Adrien Sanchez avant que le matériel ellingtonien ne revienne, fragmenté comme un Picasso de l’époque cubiste par le contrepoint des trois personnalités qui se sont avancées.


Exit Ellington, Houang et Pontvianne. On entre dans le dur du sujet, néanmoins introduit pa
r les deux instrumentistes invités en ouverture, en ce que s’y dessine un projet où le lâcher prise n’est pas la règle du jeu numéro un, privilégiant une relative rétention au profit de la construction. En témoigne le jeu de Guilhem Flouzat lui-même, ne débordant jamais sur la précision horlogère de ses partitions dont il assure le motricité des mécanismes, lui-même néanmoins hyperactif sur la multitude de petits rouages qu’il met en mouvement sur ses peaux, mais toujours “dans” le volume de son orchestre, avec une musicalité maximale des propres volumes de sa batterie. La précision horlogère, c’est aussi le formidable engrenage que constitue la chaîne de motifs distribués à ses partenaires pour entraîner la partie soliste improvisée. On parlera dès lors moins de rétention que de contrainte, des contraintes dont semblent friands ses comparses. À ce jeu de tiroirs et de tramage, Desmond White, l’Américain de la soirée, est rompu (voir la vidéo, hélas médiocre, au Shrine
  où le quintette de Flouzat est constitué de Ben Wendel, Nir Felder et Sam Harris). Mais Romain Pilon n’est pas étranger à ce vocabulaire comme en témoigne sa composition “invitée” qui s’intègre à merveille dans ce programme. Adrien Sanchez nous y paraît plus timide, mais peut-être parce qu’installé au fond du club, je ne suis pas “dans ” le son de l’orchestre, quant à Laurent Coq, qui pratique cette esthétique horlogère depuis des lustres, il apporte ici une grandeur d’âme, comme la brise vient iriser la surface d’un étang.


Ce soir, les frères Sanchez, Adrien et Maxime (pianiste) présenteront le disque (“Remain Still”, un peu de rétention tout de même) de leur quartette Flash Pig (Florent Nisse à la contrebasse et Gauthier Garrigue à la batterie). Révélation de notre numéro de mars, toujours en kiosque.


Franck Bergerot

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