La profondeur musicale de Abhra

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Le groupe Abhra (en sanskrit: l’atmosphère, le vide) emmené par le saxophoniste Julien Pontvianne et la chanteuse lauren Kinsella, délivre une musique réunissant des caractéristiques souvent opposées, l’évidence et la complexité, la douceur et la profondeur.

Julien Pontvianne (sax ténor), Alexandre Herer (claviers), Lauren Kinsella (voix), Francesco Diodati (guitare), Matteo Bortone (contrebasse), Concert d’appartement chez Anh-Van Hoang, le 3 décembre 2017

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Pour qualifier les constructions sonores de Julien Pontvianne et de ses amis, j’ai envie de parler de musique profonde. Pas planante, profonde. Quelle différence? Il me semble qu’une musique planante se donne toute entière dans le premier mouvement, tandis qu’une musique profonde ne dévoile d’abord qu’une partie de ses trésors, et sollicite votre concours (sinon de brancher votre intelligence, du moins d’allumer vos oreilles) pour vous permettre d’accéder au reste. Cette musique d’Abhra (que l’on peut retrouver sur un disque, paru sur le label du très actif et dynamique collectif Onze heures onze) se construit autour de la voix de Lauren Kinsella, voix mystérieuse, proche et lointaine en même temps, une voix qui chante un folk du fond des âges. Elle interprète avec intériorité des textes de Henry David Thoreau,chantre de l’écologie et de la décroissance avant la lettre, mais surtout poète et philosophe, auteur notamment de Walden (1854) où il raconte ses deux années de vie solitaire dans les bois.
Et donc, autour de cette voix de Lauren Kinsella, apparaissent et disparaissent des masses sonores. L’une des beautés de cette musique réside dans les relations mouvantes entre cette voix et son écrin sonore. Il se passe énormément de choses à l’arrière plan de cette voix: des tensions, des dissonances, des échos. Julien Pontvianne et ses copains, jardiniers malicieux et inventifs, font pousser des lianes ou des tapis de lichens. Cela bouge beaucoup mais dans une grande douceur, avec la voix qui ne cesse pas d’être au centre du jeu, un peu comme dans ces effets de studio des années 50-60, où le personnage reste immobile tandis que l’image autour de lui fait défiler des paysages variés.

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Cet écrin sonore sans cesse renouvelé, est travaillé en finesse par des musiciens qui sont tous des maîtres de la nuance: Julien Pontvianne, qui semble jouer du souffle autant que du saxophone, Alexandre Herer, expert en textures saturées, dissonantes, répétitives, qui donne de la poésie à tout ce qu’il fait, Francesco Diodati, qui avec sa manière polyphonique de jouer semble être trois ou quatre guitaristes à la fois, Hannah Marshall, au violoncelle, qui apporte une dimension lyrique et vibrante aux constructions sonores de Abhra.

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Le jeu sur les timbres est souvent sophistiqué sans que la musique ne perde de son apparente évidence. Comme dans le deuxième morceau, qui semble abolir les frontières entre saxophone, violoncelle, contrebasse. Cette musique profonde, envoûtante, intérieure ne vous abandonne pas après que la dernière note a été jouée, mais vous accompagne et semble vouloir prolonger ses échos et ses harmoniques dans votre mémoire.

texte : JF Mondot
Dessins: Annie-Claire Alvoët (autres dessins,peintures, gravures à découvrir sur le site www.annie-claire.com Ceux qui souhaiteraient acheter l’une des encres illustrant le texte peuvent s’adresser à l’artiste, annie_claire@homail.com tarifs modestes sauf pour les DRH et les taxidermistes)

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Post scriptum sur le Dexter Goldberg Trio: J’ai des ardoises. Des ardoises de musique. Des arriérés de comptes-rendu que je n’ai pas réglés rubis sur ongles et dont je m’acquitte le rouge au front avec un retard plus que coupable. Il y a une dizaine de jours, j’ai passé une excellente soirée au Sunside avec le Dexter Goldberg trio (batterie Kevin Lucchetti, contrebasse Bertrand Beruard). J’avais écouté ce trio au moment de sa formation, il y a deux ans. Il était plein de promesses. Il me semble que ces promesses se sont réalisées. Le trio a mûri. les trois musiciens possèdent à présent un vrai son de trio, c’est à dire qu’il y a un équilibre entre les membres du groupe, aucun n’écrase les autres, et les mouvements de la musique, les montées d’intensité, ou les retombées ne sont pas limitées à un seul instrument mais passent par tous les musiciens en même temps. En outre , les compositions de Dexter Goldberg ont du peps comme ce Tell me something new, qui me réjouit à chaque fois que je l’entends et le trio possède une manière très intéressante de détricoter les standards (belle version tout en allusion de I’ll remember April). Bref, un trio que l’on recommande sans réserve.

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