Retour sur le Festival de jazz de Segré

La huitième édition du festival de Jazz de Segré s’est tenue du 6 au 10 juillet avec quelques têtes d’affiches mirobolantes (Popa Chubby, Keziah Jones, Youn Sun Nah, et, en apothéose, le grand Herbie Hancock)

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photo: Jean Thévenoux

Le festival de Segré, à quelques kilomètres d’Angers, se découpe en deux parties: les concerts de l’après-midi-gratuits-au parc boisé de Bourg-Chevreau (scène de la Marmite) et les concerts du soir-payants-sous le chapiteau qui se trouve juste à côté, capable d’accueillir un millier de spectateurs.
Le parc boisé de Bourg Chevreau a été aménagé avec goût: quelques lampions dans les arbres, quelques bouquets de fleurs ici et là, des pliants, des producteurs de produits locaux alcoolisés et non alcoolisés, bref un air de vacances qui permet d’affronter la canicule avec nonchalance. Je circule avec l’oreille qui traîne. Ça parle du tour de France, qui n’est plus ce qu’il était: « Y a plus d’initiatives » dit l’un. « C’est à cause de leurs oreillettes » dit l’autre. « Il faudrait qu’ils les enlèvent » dit le premier. « Oui, mais voilà, y a les lobbies » dit le deuxième. Un peu attristé que les lobbbies se soient frayés un chemin jusqu’à Segré, je m’approche de la scène.

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Photo: Alain Pellerin

Ce samedi après-midi , Samy Thiébault fait entendre la belle sonorité de son sax ténor, qui a retenu la quintessence des leçons de Coltrane, une sorte de noblesse dans le son et le phrasé, une manière de parler du haut de la montagne mais sans brandir les tables de la loi. Il excelle dans les berceuses ou comptines puisées dans différents folklores (maliens, iraniens). Adrien Chicot l’accompagne au piano, comme d’habitude parfait.

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photo: Jean Thévenoux

Le soir, sous le chapiteau, la soirée commence avec le groupe « Les doigts de l’homme ». C’est du jazz manouche de haut vol. Le groupe existe depuis 2002. Il remplit le cahier des charges du jazz manouche, la virtuosité, l’énergie, l’euphorie, mais avec en plus un soin particulier accordé aux arrangements. Le guitariste soliste Olivier Kikteff a un toucher plein d’une rugueuse sensualité qui fait sentir la matérialité des cordes. Certains morceaux sont pris à une allure dépassant toutes les limites de vitesse autorisées. Cette virtuosité joyeuse met le public dans sa poche.

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Photo: Alain Pellerin

Après ce beau concert, Youn Sun Nah, une des têtes d’affiche de cette édition, vient proposer des chansons prélevées pour l’essentiel dans son dernier album paru quelques mois plus tôt, She moves on. J’en étais resté à la Youn Sun Nah qui chantait My favorite things avec une douceur surnaturelle en s’accompagnant au kalimba, le piano à pouces africain. Mais Youn Sun nah a des envies de rock, d’électricité, de remue-ménages. Elle s’est entourée d’un guitariste agressif, Cliften Hyde, un pirate à longue barbe qui montre dès le premier morceau (Teach de gifted children de Lou Reed) de quel bois il se chauffe. Ça barde. Pourtant Youn Sun Nah n’a rien perdu de sa douceur. Elle le prouvera notamment dans une interprétation très intérieure du poignant Black is the color of my true love hair (de Nina Simone) en s’accompagnant seule à la kalimba, ce qui renforce encore l’intériorité de son interprétation. La chanteuse parvient à créer un sentiment d’intimité avec un chapiteau de plus de mille personnes. Elle trouve dans ce morceau des intonations graves, chaudes, dorées. En sept ou huit morceaux, elle montre l’incroyable palette vocale et émotionnelle qui est la sienne. Capable de se lancer dans des improvisations déjantées et extraverties sur le Driftin de Jimi Hendrix, s’amusant à concurrencer avec sa voix les aigus de son guitariste, elle trouve même des inflexions rauques et éraillées (elle appuie sur les ailes de son nez) pour reprendre un Jockey full of Bourbon de Tom Waits. Youn Sun Nah, c’est la voix aux mille couleurs.
Le lendemain dimanche, c’est le jour d’Herbie Hancock. Toute la journée il ne sera question que de lui: Herbie est -il là? Herbie fera-t-il la balance? Que mange Herbie? Herbie est-il vegan?

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La journée commence à Pouancé à une dizaine de kilomètres de Segré. Je me suis rendu là avec mes très estimables confrères Didier Pennequin et Jean-Louis Lemarchand. Une dégustation professionnelle de tarte aux orties est prévue (le festival s’appelle « saveurs Jazz ») ainsi que celle d’un trio vers onze heures et demi. Avant le concert, je me balade dans le village, qui possède d’importants vestiges du Moyen âge. Je m’attarde devant la porte angevine, porte du XVe siècle qui gardait l’entrée de la ville et qui est surmontée d’un écriteau.,

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Je rêvasse quelques minutes devant cette inscription. Dans cette mention des fenêtres ôtant à la porte ses caractéristiques martiales,je décèle l’écho d’un regret, peut-être d’un remords, et vraisemblablement la trace de quelque âpre conflit municipal entre radicaux de gauche plaidant pour l’ouverture de fenêtres et radicaux de droite se dressant vigoureusement contre leur installation, avant que l’intervention d’un sous-préfet, sans doute oncle par alliance du chef des radicaux de gauche, ne fasse pencher la balance de leur côté, vraisemblablement dans les années 1927, 28 ou 29, mais peut-être un peu plus tôt vers 1892-94, provoquant chez certains suicides et neurasthénies, et chez les autres une inguérissable mélancolie devant la perte de cette survivance guerrière qui rehaussait leur quotidien d’une saveur martiale et leur permettait, quand ils passaient devant cette porte, de bomber le torse et de se friser les moustaches.
Puis je quitte la porte pour la place. C’est là que s’apprête à jouer le trio Morse. Juste avant le début du concert, un vieux monsieur vient proposer au saxophoniste une stratégie marketing imparable qu’il lui chuchote sur le ton du secret: « Il faut mettre un écriteau avec marqué: ici on accepte les pièce jaunes ».

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Photo: Jacques Chouteau

Le concert commence. Morse est un trio angevin qui rassemble Félix Hardouin (sax alto), Jean Hardouin (batterie) et Nicolas meslien (contrebasse).Commençons par parler de ce dernier. Dans un tel trio, le bassiste est dépositaire d’encore plus d’obligations que d’habitude. En plus du tempo et de l’harmonie, il doit donner de l’élan. Nicolas Meslien fait tout cela très bien, en propulsant des lignes de basse accrocheuses et inspirantes. Le trio joue des compositions de fort belle facture et deux ou trois standards (dont le très beau beatrice de sam Rivers). Le saxophoniste Felix Hardouin développe son propos avec un sens très maîtrisé de la construction musicale. Après le concert j’échange quelques mots avec lui : il a commencé par la clarinette classique, se reconnaît pour le jazz deux influences principales, Kenny garrett, Sonny Rollins et pour la méthode Jerry Bergonzi. Belle découverte.

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Photo: Jean Thévenoux

Retour au parc de Bourg Chevreau (Herbie est il déjà arrivé? herbie va t-il faire lui même la balance? Herbie est il de bonne humeur? herbie s’est il lavé les dents? ). Un beau groupe, Iberiades, joue sur la scène de la Marmite. Le chanteur a une belle voix habitée, craquelée, fragile, à fleur d’émotion. Il s’accompagne au piano. Le répertoire se compose de chansons espagnoles sans limite de genre ni de continents, de la berceuse andalouse au tango. Le jazz est bien présent dans la musique de ce trio, avec les interventions au piano du chanteur, toujours pleines de swing, et les contre-chants à la trompette et au bugle de Laurent Desvignes, d’un goût parfait. Voilà l’assistance plongée dans une douce et bienheureuse torpeur. Je retiens notamment une très belle interprétation de Tres palabras, dont s’était emparé le trio de Brad mehldau il y a quelques années.

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photo:Anthony le Gougouec

Après Iberiades, c’est le trio du pianiste Gauthier Toux, l’un des plus prometteurs de sa génération, avec un univers très personnel que l’on peut retrouver dans son disque Unexpected Things. Il a la malchance de commencer son set à peu près au moment où herbie Hancock fait sa balance, assez longue et bruyante pour perturber le milieu de son set: mais pas au point de masquer les éclatantes qualités d’un trio où Rémi Boussières a remplacé pour quelques concerts le contrebassiste Kenneth Dahl Knudsen.
Gauthier Toux a commencé son concert par un jaillissement de musique romantique, des irrésistibles cascades de pur lyrisme. Avec lui on est tout de suite au coeur de la musique sans esbrouffe, sans effets de manches. Ensuite je relève ses compositions basées sur un ostinato de piano, qui créent une ambiance hypnotique. (Je le croiserai un peu plus tard, par hasard, et l’interrogerai sur ces ostinatos: « Ah, ça vient sans doute de ce que j’écoute…j’aime la musique répétitive…mais aussi la techno, la bonne techno… ») De manière générale le trio séduit par la maîtrise des dynamiques , cette manière de transformer un petit crachin breton en cyclone tropical dévastateur. Après le petit flottement dû à l’irruption d’Herbie Hancock dans leur set, Gauthier Toux se ressaisit et reprend les rênes de sa musique avec une sorte de rage qui lui donne encore plus d’intensité.
Je vais cuver toute cette musique sur le banc du gymnase tout proche, qui sert de cantine et de loge. Et le soir arrive. Avant Herbie, le guitariste Pierre Durand présente sa musique. J’admire la belle relation musicale qu’il a su créer avec le saxophoniste Hugues Mayot, très garbarekien par moments. Musique lyrique, mystique, poétique, belles improvisations à deux voix du guitariste et du saxophoniste, beaucoup d’espace et un sens de la narration, qui emmène l’auditeur très loin et très haut.

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Photo: Thierry Ploquin

Et c’est le tour d’herbie. Il arrive sans mise en scène spéciale, à la suite de ses copains. Il se met au centre d’un dispositif à deux claviers, un piano accoustique et un synthétiseur qui forment une sorte de chevron. Dans les premières minutes du concert, Herbie s’affaire sur son synthé, produisant une sorte de son lunaire auquel contribue Lionel Loueke. Le saxophoniste (et clavièriste) Terrace Martin se lance dans un solo de sax spectaculaire mais pas ébouriffant. Ensuite, on ne l’entendra quasiment plus du concert. Le bassiste James genus fait entendre une sonorité lourde, grasse, énorme, terriblement efficace (plus tard, dans la présentation des musiciens, Herbie Hancock le surnommera « my secret weapon »). Le batteur s’étant transformé en esprit frappeur, la musique a une belle puissance de feu. Après avoir musardé entre ses différents claviers, Herbie opte pour son piano accoustique. Il prend un long et intense solo, puis un deuxième, tout le monde se dit, chouette Herbie a envie de jouer du piano. Plus la soirée s’avance et plus cette impression se confirme. herbie veut jouer du piano, et principalement son piano accoustique.

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Photo: Jean Thévenoux

Il a toujours cet art de faire monter la mayonnaise (un des thèmes joués ce soir s’intitule d’ailleurs Secret sauce), on croit qu’on est au pic de l’intensité, mais Herbie rebat les cartes et nous embarque dans une nouvelle série de grands huits, avec ces accords plaqués avec une force incroyables. La relation musicale entre Herbie Hancock et Lionel Loueke est exceptionnelle. Loueke sait tout faire avec sa guitare qu’il utilise comme un instrument percussif, ou, avec certains effets, en se transformant en forêt pleine d’oiseaux. Lionel Loueke dispose aussi d’un vocoder qui lui permettent de donner à certains thèmes une coloration ethnique qui semble ravir Herbie. Ah, le Vocoder…Il était au centre de pas mal de discussions avant le concert. Lors de son concert parisien, il y a un mois, Herbie avait semble-t-il abusé de ce procédé qui décidément semble plus rigolo pour ceux qui le pratiquent que pour ceux qui l’écoutent. Mais ce soir, herbie n’en abuse pas, s’en servant seulement pour exposer le thème d’un morceau dont j’ai omis de noter le nom. C’est à son piano accoustique qu’il revient encore et toujours. Le public bondit de joie quand il reconnaît les premières mesures d’un de ses plus grands tubes, Cantaloupe Island, joué des milliers de fois mais sans cesse réinventé, repensé, recomposé. Ici, la mélodie est exposée de manière fraîche et exquise à la guitare par Lionel Loueke, et le thème est trafiqué par l’adjonction de mesures impaires (me confie Félix hardouin à la sortie, je n’aurais jamais pu trouver ça tout seul, je n’entends pas dans l’ultra-violet).

Herbie, d’excellente humeur, présente ses musiciens en précisant le nombre et l’âge de leur progéniture. (ils semblent avoir tous enfanté dans les six mois qui viennent de s’écouler). Le pianiste Gauthier Toux, qui n’a pas perdu une miette du concert, résume le sentiment général: « C’est un vrai groupe ».

JF Mondot

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