Marseille Jazz des Cinq continents : de Robert Glasper à Miles (toujours “Ahead »)

Retour sur le plateau Longchamp, l’ombilic du festival Marseille Jazz Cinq continents dont c’est la dix-huitième édition. C’est Roger Luccioni, délégué aux Musées de la ville de Marseille, qui avait eu l’idée de créer une manifestation dans un des lieux emblématiques de la cité phocéenne, le Palais Longchamp, château d’eau de la ville, érigé au XIXè, écrin ostentatoire de la puissance de la « Porte de l’Orient ».

Un temps jardin zoologique, par un avatar extraordinaire, il se mue en village jazz, la troisième et quatrième semaine de juillet. La manifestation s’est étoffée ces dernières années avec Bernard Souroque qui en assurait la programmation ; depuis sa disparition, Hugues Kieffer propose ses choix artistiques. Cette année, le festival a continué sur sa lancée, il n’a plus grand-chose à envier aux grosses machines… Mais évidemment, chaque édition est marquée  de temps forts et d’autres moins intenses. 

Mardi 25 juillet : Robert Glasper Experiment & Kamasi Washington

Si la veille, la soirée affichait complet pour la toujours médiatique Norah Jones et son Daybreaks, (3500 pax au compteur), rien de comparable en ce mardi 25 juillet. Il fait encore jour mais le son électronique de Glasper a envahi tout le boulevard aux abords du Palais Longchamp, une sorte de lente et planante introduction sans parole qui me semble durer près de dix minutes jusqu’à mon arrivée. Les spectateurs intéressés se tiennent debout devant la scène sans s’agglutiner comme cela peut arriver certains soirs. Hélas, le son est mauvais, il tourne avec le vent et assourdit. Heureusement, des écrans permettent de voir le plateau. Je tente un repli vers le backstage et me vois refouler, n’ayant pas le bon badge. Alors que les musiciens du groupe suivant arrivent, de très bonne humeur, je suis obligée de revenir sur l’aile du parc, derrière l’enclos où l’on peut dîner. Le spectacle ne vaut pas le déplacement. Je ne peux même pas dire que cela a bien commencé. Où est le jazz dans cette dérive pop soul? Robert Latxague  semble avoir éprouvé la même sensation, au Kursaal de Donostia, si j’en juge son article du concert de dimanche dernier, le 23 juillet.

Les musiciens affichent une décontraction ennuyée et la voix du chanteur chapeauté, en dépit d’aigus assez désagréables, ne parvient pas à me sortir d’une certaine torpeur. Le concert est bâclé, malgré un public docile qui dodeline de la tête, se balance mollement, on peut le voir sur les écrans qui répète les mots simples…Peu de paroles en effet et très peu élaborées : du début à la fin du concert, le « mood » restera le même, paresseux malgré quelques envolées électrifiées de la guitare, des solos du batteur trop appuyés.  Déception certaine pour ce qui était annoncé comme la grande soirée de la musique noire. Le concert s’arrête assez brutalement, le chanteur ne pouvant même pas jouer du sax, Robert Glasper  annonçant que l’instrument s’est cassé à cause du vent… très violent en effet depuis le début de la semaine. Il nous rassure, il y aura du sax avec Kamasi Washington…

Ce sera mieux avec le massif saxophoniste de South Central de Los Angeles. Ce nouveau griot, à la coiffure afro et la tunique africaine, demeure hiératique, préparant l’espace autour duquel tournoient musiciens et chanteuse. Charismatique en un sens. Est-ce le renouveau de la musique black attendu, annoncé, la « relève de la garde du jazz » ? De longs morceaux qui prennent leur temps pour installer atmosphère résolument spirituelle et musique empreinte de cette fierté d’appartenir à une communauté historique. Même sans le déferlement de chœurs et de cordes de l’épique The Epic, triple CD de près de trois heures, sorti sur Brainfeed, en 2015,  je ne peux que repenser au documentaire de Raoul Peck sur Black lives matter http://www.jazzmagazine.com/alcajazz-a-lalcazar-miles-making-of-kind-of-blue/

« La musique était une épée, entre les mains du mouvement pour les droits civiques » dit le saxophoniste. Avec cette chanson « Malcolm X » pour Afro Americans,  on revient à cette époque violente, alors que l’on connaît aujourd’hui des flambées de violence raciste. Moins un renouveau qu’une résurgence de la tradition, une continuité dans laquelle s’inscrit le vibrant saxophoniste, qui règle son pas sur le pas de ses pères.

Miles, au secours !

Entre les deux concerts choisis à Longchamp, un interlude cinématographique à l’ Alcazar pour découvrir le Miles ahead de Don Cheadle, jamais sorti en France inexplicablement, alors que la B.O se trouve chez Columbia Legacy/Sony, évidemment.

L’acteur noir, habitué des films de Steven Soderbergh (la série des Oceans, Hors d’atteinte), un des personnages de marvels (Iron Man) est devant et derrière la caméra : il a coécrit le scénario, retraçant quelques jours de la vie de son idole en 1979  au plus fort d’une crise grave : pendant cinq ans, le trompettiste affaibli par des problèmes de santé ( hanche nécrosée, problèmes d’addiction à la cocaïne), en manque d’inspiration, a vécu reclus à New York. C’est un biopic qui se concentre sur cette dépression, avec un montage rythmé, secoué même, qui cherche à coller à la musique de Miles. Mais aux éléments réels de la vie du trompettiste, s’ajoutent de pures scènes de fiction qui font penser aux « buddy movies », avec couple de flics, courses poursuite et canardages divers. Si on s’amuse à ce divertissement enlevé, que penser quand on réalise qu’il s’agit de Miles, transformé en un personnage grotesque, à la recherche d’une bande volée par un requin des studios Columbia, avec un journaliste blanc ( caution ?) Ewan Mc Gregor, en quête de scoop et un jeune trompettiste noir junkie, qui n’a jamais existé ? L’acteur s’est investi très sérieusement depuis des années dans ce projet, ayant  même appris à jouer de la trompette, il jouait déjà du sax alto, heureusement !  Mais est-il plausible. quand il incarne, très sérieusement cette fois, le Miles des années soixante, celui de  Kind of Blue lors de divers flashbacks (tabassage devant le club où il jouait, relation tourmentée avec sa première femme, la danseuse Frances Taylor, celle qui apparaît sur la pochette de Someday My Prince Will Come de 1961, ou lors d’une séance d’enregistrement de Porgy & Bess avec Gil Evans) ?

Une critique du Guardian’s britannique me paraît la plus juste, surtout si on la compare à celle, dithyrambique du NY Times https://www.theguardian.com/film/2015/oct/10/miles-ahead-review-don-cheadle-miles-davis-biopic

miles ahead

Si je ne reconnais pas Miles dans la fiction, qu’en est-il de la musique ?La B.O fait entendre des bribes du concert d’Osaka en 1975, des extraits des albums de Miles parus entre 1956 et 1981 : Blue Haze , Kind Of Blue, Sketches Of Spain , Seven Steps To Heaven», Nefertiti, Filles de Kilimanjaro , Directions , Big Fun , On The Corner, Agartha, The Man with the Horn.  C’est Robert Glasper (décidément )qui a composé la musique additionnelle, qui intervient plutôt en fin de film , soit 4 morceaux originaux “Junior’s Jam, un funk qui doit beaucoup à Jack Johnson  (Robert Glasper accompagné du saxophoniste Marcus Strickland et du trompettiste Keyon Harrold ), “Francessence”qui regarde vers In a Silent Way, “What’s Wrong With That?” et“ Gone 2015”. Le film se paie le luxe d’une séance finale avec rien moins que Herbie Hancock, Wayne Shorter, Esperanza Spalding

Herbie Hancock? Il est la tête d’affiche en ce 28 juillet pour un concert très seventies, relooké, survitaminé, alors que commence le très médiatisé Marciac, où il se produit aujourd’hui même.

 

Vendredi 28 juillet, palais Longchamp

File Under Zawinul

Miles est décidément mon fil rouge pour cette dix-huitième édition, du moins dans ma sélection, puisque Joe Zawinul, dans son parcours électrique s’est illustré aux côtés de Return to For ever, des Headhunters, du Mahavishnu orchestra, de Steps ahead, après avoir accompagné le trompettiste dans In a silent way et Bitches Brew jusqu’au « duel » avec le Miles des années 80, la renaissance de Miles Davis produisant une émulation.

Ce projet File under Zawinul  n’ est qu’une des nombreuses idées du duo des 2P, Peirani/Parisien,   qui ne comptaient pas en rester là, après leur formidable coup de chapeau à Bechet.20170728_220531

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Joe Zawinul est mort il y a dix ans,  alors pourquoi ne pas lui rendre hommage avec un groupe élargi à 8, des musiciens du « tribute », compagnons de route de Zawinul, comme le batteur Paco Séry, le bassiste Linley Marthe, le percussionniste  antillais Mino Cinelu  et le marocain Aziz Sahmaoui et des amis avec lesquels ils échangent le guitariste Manu Codjia et le pianiste Tony Paeleman?

Chant d’amour et d’ouverture à différentes cultures, en référence à cet autrichien tzigane, voilà un hommage sans piano mais avec Fender Rhodes, Tony Paeleman tirant son épingle du jeu dans l’introduction lente et mesurée de « Scarlet Woman ».

 

20170728_214227Par chance,  on a dit que Zawinul jouait du piano comme d’un accordéon, d’où l’intervention décisive de Vincent Peirani pour rendre cette musique changeante, kaleïdoscopique et aussi l’emmener, non pas plus loin-on voyage beaucoup, mais ailleurs .20170728_215357

Un des points forts est de recréer un univers familial, comme dans le Zawinul Syndicate. Le groupe a trouvé ses marques, cela s’entend immédiatement. Le duo de choc s’est immergé dans les relevés plus que dans les partitions. Se plonger de façon obsessionnelle dans le répertoire de Joe Zawinul qui court sur 5 décennies n’est pas aisé pour construire un concert, en fonction des envies et spécificités de chacun. C’est vers le World Tour de 1998, le disque aimé, que le duo leader se réfère avec des reprises comme « Bimoya » de Salif Keita chanté en bambara par Zawinul, d’une voix transformée par un vocoder. Le concert déroule donc une trame baladeuse pour raconter « Cannonball », « Gibraltar », « Madagascar », Badia », « Boogie Boogie Waltz ». Quelle fraîcheur désirante dans cette musique populaire, sans chiqué ni chichi ! Tous les musiciens dégagent une énergie peu commune et nous entraînent dans une véritable transe, une joyeuse danse des fidèles, menée par un Parisien ludion qui, non seulement présente, mais danse, multiplie tours et détours, toujours vibrant, incisif voire perçant au soprano. Chacun se fait remarquer dans une fraternelle parité, la rythmique formidablement puissante enlevée de main de maître par un Paco Séry maigrichon mais costaud, à la frappe rebondissante et 20170728_220556un bassiste qui sait prendre sa place et groover, Linley Marthe très applaudi,20170728_214620 Mino Cinelu, jamais en reste agitant ses dreadlocks au rythme de son triangle et Aziz Sahmaoui à la mélopée enivrante au guembri. Manu Codjia demeure réservé, comme on le connaît mais ses interventions sont délicates.20170729_152723 Même sans album, voilà une formation qui mérite de tourner. Franck Bergerot, qui les a vus à Vienne parle avec raison d’une des machines à faire le bonheur du public et… d’un des moments forts de l’été des grands festivals.

Herbie , légendaire chef de file.

Après la fraîcheur et la simplicité du File under Zawinul, j’ai quelque difficulté à plonger dans le bain sonore continu du concert suivant. Je me suis réfugiée au fond du site et je peux suivre sur écran les mains du pianiste, toujours très affûté, sur un Fazioli, préparé pour sonner très fort, comme il se doit, en la circonstance. C’est  un déluge de sons comme venus de l’espace, trafiqués d’effets électroniques, qu’ envoie une formation plus que musclée que Hancock présente avec truculence, en vrai professionnel et showman : le batteur Vinnie Colaiuta, le bassiste James Genus, le guitariste électrisant Lionel Loueke et enfin, le petit dernier, le saxophoniste alto Terrace Martin qui joue beaucoup de distorsions du vocoder mais a comme trait saillant de produire des albums, dont celui de Kendrick Lamar To pimp a butterfly (à cette évocation, le public des premiers rangs, de vrais « mordus », rugit ). Quand on pense au parcours fabuleux de ce génial musicien depuis ses premiers concerts avec le trompettiste Donald Byrd, ses cinq années passées dans le second quintette, « historique » de Miles, et son intervention décisive dans le champ d’un jazz fusion empli de funk, on est frappé de l’éternelle jeunesse de ce surdoué qui n’en finit pas de s’auto-recycler. Toujours obnubilé par la technique, le concert après une interminable « overture » revient aux années fastes de Headhunters . Soulignons au passage la « continuité conceptuelle » de la programmation. Ce soir c’est Back to the future, version Jazz rock/ fusion  au cœur des seventies. L’adepte du bouddhisme va s’emparer de l’« Actual proof » de l’album Thrust de 1974 qu’il va remodeler avec son commando choc. Ce sera encore plus vrai avec le long final sur «Cantaloupe Island » dont l’original sur Empyrean Isles, de 1964 sur Blue Note, référence incontournable (comme le tube « Watermelon man », repris plus de 200 fois) apparaîtrait comme une bluette apte à faire se déhancher les minettes, vu le recyclage puissance mille qui est lui est imprimé. Une fusion de groove et de free, incorporant le jazz dans du rock, de longues pièces développées sérieusement avec la prédominance des voix, y compris la sienne, filtrées au vocoder, très en vogue, il faut croire !

Minuit passé, le concert n’en finit pas de s’achever, il y aura un rappel, Herbie s’amuse visiblement, alors que les lumières se rallument et qu’un flot continu de Marseillais fuit le site pour le dernier métro. Dans cette belle nuit peu étoilée où les lumières forment des tableaux changeants avec les arbres élancés du fond de scène, on s’en retourne en devisant sur le jazz, la musique. C’est cela la nuit à Marseille, en été, aux cinq continents .

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Sophie Chambon

 

 

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