Retour sur le Body and Soul de patrice Caratini

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Aux propos de Franck Bergerot (voir son article De corps et d’âme) qui réagissait à la musique jouée ce soir-là je voudrais ajouter quelques mots pour dire la modernité fascinante de ce film, tourné en 1924, qui fut projeté au cinéma le Balzac dans une version un peu réduite d’une heure vingt (la version originale dure deux heures).

Patrice Caratini (contrebasse et direction) André Villéger et Matthieu Donarier (saxophones et clarinettes), Remi Sciuto (sax baryton et alto), Clément Caratini (clarinettes), Claude Egea, Pierre Drevet (trompette), François Bonhomme (cor), Denis Leloup (trombone) François Thuillier, bastien Stil (tubas) david Chevallier (guitare) Alain Jean-marie (piano), Thomas Grimmonprez (batterie), Sebastien Quezada, Abraham Mansfarroll, Inor Sotolongo (percussions) Cinéma le Balzac, le 8 décembre 2014

 

Dans ce film, Body and Soul, (dont le titre ne renvoie pas au standard fameux) on est frappé par la description terrible des noirs du sud des Etats-Unis, et de surcroît réalisée par l’un d’entre eux, l’écrivain et réalisateur noir Oscar Micheaux.

L’audace de certaines scènes laisse pantois : on voit un repris de justice noir (joué par l’admirable Paul Robeson) qui se déguise en pasteur, qui viole la jeune héroïne du film, vole sa mère, trompe les habitants du quartier, dépeints comme des pantins naïfs et dérisoires. On le voit faire un sermon à l’église tout en buvant une bouteille de whisky dissimulée dans son pupitre. Les fidèles non seulement n’y voient que du feu, mais s’enthousiasment pour le style quelque peu hétérodoxe de ce pasteur…

 

 

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Bien sûr on apprend tout à la fin que tout cela n’était qu’un rêve. Repentir ou compromis dicté par le studio ? Comme au cinéma les rêves impriment la rétine aussi fortement que les faits, personne n’est dupe de ce faux happy end.

Les sous-titres du film, très nombreux, transgressent  les interdits : on voit apparaître à plusieurs reprises le mot le plus tabou des Etats-Unis, le mot nigger (mais ici, avec l’accent du sud, qui est reproduit sur ces sous-titres, on dit niggah). Et l’audace formelle (que l’on retrouve d’ailleurs dans d’autres films de cette période) est à la hauteur du propos. Par exemple la scène du viol est suggérée en deux images. D’abord on voit une paire de chaussures qui s’approche de l’héroïne, cut, puis ces chaussures repartent. Et c’est tout. Tout est suggéré en deux plans. On note aussi l’usage extrêmement moderne des flashbacks, et cette manière encore une fois très moderne de passer d’un point de vue objectif à un point de vue subjectif. Voici le faux-prêtre qui dérobe l’argent de la mère de la jeune héroïne, ses économies de toute une vie. On voit cet argent dans ses mains. Dans un fondu-enchaîné saisissant, la caméra montre tous les repassages effectués pour rassembler cet argent sous après sou. Puis la main du pasteur frôle cet argent, comme le fer était passé sur le linge…

C’est donc un film glauque, immoral, choquant où Paul Robeson, le grand acteur noir, avec ses grandes mains comme des oiseaux de proie, irradie un charme maléfique qui rappelle le Robert Mitchum de la nuit du chasseur. Confronté à des images aussi fortes, Patrice Caratini déploie toutes ses ressources expressives.

 

 

 

 

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Il réussit une succession de morceaux de bravoure. Le moment de la transe dans l’église, est magnifiquement rendu. La guitare coupante et nerveuse de David Chevallier réussit à rendre la brutalité de certains épisodes du film. Sur ce point,  d’ailleurs, Patrice Caratini aurait peut-être pu aller plus loin et incorporer à sa musique un peu plus de la noirceur et de l’âpreté de l’univers d’Oscar Micheaux. Mais à part cette légère réserve, c’est avec un plaisir sans mélange que l’on  a entendu les immenses musiciens de cet orchestre (quelle section de cuivres !) devant les images troublantes d’Oscar Micheaux. On les retrouvera, ainsi que la musique jouée ce soir-là, dans le disque de Patrice Caratini, que l’on recommande sans réserve.

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