Les Sacqueboutiers, ou l’improvisation à travers les siècles

Franck Bergerot chronique régulièrement des disques témoignant de l’attrait de musiciens d’aujourd’hui pour la musique médiévale et de la Renaissance. Le phénomène n’est pas limité à l’Europe, des personnalités comme Dave Douglas (avec un orchestre australien sur « Fabliaux ») et John Zorn (avec un sextette vocal sur « Madrigals ») aimant aussi à se pencher sur les musiques anciennes.

Samedi 14 mai, auditorium Saint-Pierre-des-Cuisines à Toulouse.

Claude Egéa (tp), Robinson Khoury (tb), Jean-Pierre Barreda (b), Fabien Tournier (dm), Philippe Léogé (p), Jean-Pierre Canihac (cornet à bouquin), Daniel Lassalle (sacqueboute), Yasuko Bouvard (org/clavecin), Florent Tisseyre (perc).

Ce n’est pas tous les jours que l’on peut écouter la sacqueboute, grande sœur du trombone, et le délicieusement nommé cornet à bouquin, que l’on ne trouvera dans aucune librairie et dont la sonorité clémente se situe entre la flûte et la conque. Philippe Léogé a adapté de manière créative des partitions de compositeurs ayant œuvré entre le XVe et le XVIIe siècles : Diego Ortiz, Tarquinio Merula, Andrea Falconiero, Mateo Flecha, Michelangelo Rossi… Les présentations didactiques de Jean-Pierre Canihac en introduction de chaque pièce permettent de s’initier aux basses obstinées et autres ensaladas. Sur ce programme titré « Le jazz et la pavane, de l’ornementation à l’improvisation », Canihac précise : « Les deux couples d’instruments, anciens (cornet, sacqueboute) et modernes (trompette, trombone), sont soutenus de la même façon par une « rythmique » adaptée à chacun, orgue/clavecin et percussions d’une part, piano, basse, batterie d’autre part. Ainsi en rapprochant l’expression de ces instruments apparemment éloignés, nous avons tenté d’établir un dialogue fructueux et de réaliser une osmose musicale au service de l’émotion intemporelle ». Le nonette a fière allure. Le jazz s’invite dans les mélodies et structures de jadis, parfois de manière tranchée, les instruments anciens laissant soudainement la place au trio piano-basse-batterie, par exemple. Surtout, l’association ne semble jamais saugrenue, résultat d’un travail minutieux. Grâce à des arrangements soignés, le mariage et l’intégration de modes de jeu distincts, ou leur enchaînement au cœur-même des pièces, a toute la fluidité requise. Sont ainsi mis en lumière les points de convergence entre des pratiques esthétiquement et temporellement disparates. Côté solistes, je retiens les impétueuses envolées du pianiste Philippe Léogé, alternativement swinguant (o combien) et romantique (autre facette de l’artiste, en évidence sur l’album solo « My French Standards Songbook »), et les somptueuses prises de parole de Claude Egéa (entendu dans le Newdecaband de Martial Solal), d’une précision surnaturelle et au timbre éclatant. Aussi une curieuse pièce pour piano et clavecin, dont les harmoniques pouvaient désorienter l’oreille, vers la fin d’un récital diversifié dans ses couleurs, formes et variations d’icelles, et éloquent dans toutes ses incarnations.

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