Salmosax modulations part 1: Katsura Yamauchi solo

Des aigus soutenus emplissent le vaste 1er étage de la galerie d’art. Les spectateurs s’installent à même le sol autour du Japonais (né à Beppu en 1954 et partenaire occasionnel de Toshimaru Nakamura, Otomo Yoshihide…).

Lieu Commun, Espace d’art contemporain, Toulouse, 5 juin 2013.

Au sopranino, il navigue dans les aigus, une intensité inconfortable pour le système auditif mais procurant un paradoxal sentiment d’apaisement – les spectateurs qui gardent les paupières fermées et le sourire aux lèvres ne sont pas rares. Dans la salle : Makoto Kawabata (Acid Mothers Temple), Dominique Regef… Passage à des émissions plus feutrées et parcimonieuses ensuite, jeu avec l‘écho de la pièce et avec le silence. Notes (est-ce vraiment le mot ?) patiemment égrenées, soigneusement choisies, sur lesquelles le saxophoniste s’attarde successivement, pour leurs vertus acoustiques bien davantage que pour les mettre à contribution d’un développement harmonique… Le souffle se diversifie, les émissions sonores prennent une dimension archaïque ou primale, la multiplicité des nuances semble constituer la raison d’être de cette musique. Mince et souple, le corps ondule lentement, dans un mouvement de balancement perpétuel, habité par quelque connexion spirituelle dans laquelle, yeux fermés, visage impassible, il semble enveloppé. Le discours n’est pas linéaire ni narratif. La mission de Katsura Yamauchi semble être de se relier au lieu, d’en évaluer les propriétés acoustiques dont l’exposition picturale aérée qui l’occupe actuellement sied à merveille à l’esthétique du maître-souffleur. Un public d’aficionados mais aussi de nouveaux venus enthousiastes écoutent et observent avec une attention soutenue le musicien influencé par les traditions et spiritualités millénaires de sa contrée d’origine et de résidence. L’auteur de ces lignes y entend de la joie, une célébration de la vie sous toutes ses formes, l’évocation de Dame nature, ni bonne ni mauvaise : le chant des rochers, la rumeur des montagnes, la mélopée des arbres, l’aria des rivières… La sonorité mordante et droite évoque souvent celle de feu Steve Lacy, mais ici débarrassée de la moindre connotation « jazz ». Debout, accroupi, ondulant toujours, il suit l’inspiration de l’instant (ce qui lui est permis par un important travail physique et technique en amont) et navigue à vue sur des motifs lancinants qu’il pousse dans telle ou telle direction. Puis il passe au saxophone alto, tandis que des rumeurs urbaines parviennent vaguement aux oreilles sans parvenir à troubler l’humeur contemplative dans laquelle les spectateurs semblent plongés. Retour au sopranino, dont les émanations haut perchées sont projetées avec force contre les quatre murs de la vaste galerie. A tel point qu’une partie du public se protège les oreilles des mains, quand bien même on ne serait ni dans des stridences zorniennes étranglées ni dans de longs ostinatos Parkeriens (Evan) pas plus que dans un ouragan Brötzmaniaque. La puissance insufflée dans chaque envolée est, il est vrai, difficilement soutenable, de même qu’il n’est pas chose aisée que de regarder fixement le soleil. Ce vibrato éolien crée des sensations vertigineuses : des rythmes et des sons dans les graves apparaissent dans l’oreille – alors qu’aucun des deux n’est produit par le musicien ! Hallucination collective ou omniscience acoustique ? C’est impressionnant, et Katsura donne du fil à retordre à ceux qui sont venus l’écouter. Sa musique n’est pas d’un abord évident, mais la provocation n’est certainement pas son propos. Il s’agit pour lui d’embrasser le monde dans son entier, sa complexité, jusque dans sa violence. Une approche exigeante, qui a indéniablement touché le public.

David Cristol

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