Salmosax modulations part 2: Katsura Yamauchi & Heddy Boubaker duo

Ces deux-là se retrouvent cinq ans après une série de concerts new yorkais.  Le multi-instrumentiste et infatigable animateur de la scène locale est ce soir au synthétiseur modulaire analogique et plus brièvement au violon alto.

Lieu Commun, Espace d’art contemporain, Toulouse, 5 juin 2013.

Tout commence dans un souffle imperceptible qui s’élève du silence et du saxophone alto de Yamauchi comme de la friture de bruits blancs que Boubaker tire d’une machinerie visuellement étonnante, mystérieuse valise de laquelle surgit un entrelacs de fils colorés et une tripotée de potards, associée à une table de mixage. Le jeu du Japonais s’avère infiniment plus feutré que lors du set précédent : le contrepied n’est sans doute pas involontaire. Question d’équilibre des forces ? Les grésillements grognons  font montre d’une heureuse diversité et Boubaker les fait évoluer avec une large palette de nuances. De la musique en 3D! Heddy apprécie la part d’aléatoire et les potentialités pratiquement infinies de cette boîte à surprises – le risque le dispute à la jubilation. Le saxophoniste émet des rauquements diaphoniques tandis que les circuits s’emballent parfois dans des grondements inamicaux. Un bip-bip rythmique pointe sa régularité métronomique mais Boubaker s’en empare pour mieux en jouer dès que celui-ci tente d’imposer son implacable répétition : il le déstructure, l’emmène dans des zones incertaines jusqu’à ce que le tic-tac s’en retourne de lui-même dans les entrailles du courant. Pour l’auditeur, le processus fascine, c’est un univers microscopique qui s’offre à l’ouïe, une prolifération de bruissements qu’aucune orthodoxie ne saurait revendiquer. Confronté à ces scintillements synergiques, on perd de vue l’origine des sons (viennent-ils des tuyaux ou de la valise ?) pour se laisser happer par la pure ivresse auditive. Bonne session de musique improvisée donc, soundtrack possible au Voyage au centre de la Terre du grand Jules; si la première partie traitait de l’immensité cosmique, la seconde nous précipite vers l’infiniment petit, au confins d’un univers bactérien qui rappelle qu’Heddy est l’auteur de l’album « Accumulation d’acariâtres acariens »… Mais les choses se corsent, le volume enfle, les sons s’éparpillent et se dissocient, le souffle de Yamauchi alors d’une tempérance spartiate  se dirige vers des clusters se mesurant aux palpitations de fée électricité. La concentration des deux protagonistes incite l’assistance à rejoindre le même état de transe dans l’écoute. Comme au début du set, les effleurements de tympan laissent la place à des dissonances de plus en plus assertives… Les textures issues des frottements de l’archet sur les cordes se mêlent à merveille à la respiration du saxophone. Puisée dans une profonde intériorité, proposant une lecture panthéiste du monde, le discours créatif de Katsura présente d’évidentes résonances avec celles de son partenaire de la soirée.

A quelques encablures de là, au sous-sol de la pizzeria Belfort, se tenait avec un léger décalage temporel le concert du trio Amor Fati (Frédéric Cavallin : batterie, Guillaume Petit : sax baryton, et le pluri-instrumentiste Laurent Avizou) avec comme invité le violoniste mazamétain (non, ce n’est pas une religion, mais une origine géographique) Mathieu Werchowski (par ailleurs membre de The End, avec Boubaker et Fabien Duscombs). Le premier set terminé, les 45 minutes entendues se sont révélées plus que délectables, et, d’après les musiciens eux-mêmes, les plus réussies. Là encore, le public se partage entre amateurs du genre et visiteurs occasionnels pas nécessairement moins séduits par ce qui se trame devant eux : les discussions allaient bon train entre connaisseurs et nouveaux venus. Le trio alterne avec sensibilité passages d’une grande douceur et free music des plus toniques. En résulte une tranche d’impro du meilleur tonneau, la propension des musiciens à partir dans tous les sens et une réactivité de tous les instants leur interdisant de recourir au moindre « gimmick ». Le parcours est préféré à la destination, le risque cultivé plutôt qu’écarté : stratégie payante.

David Cristol

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