S’il y a un après, Phil Woods était aux anges…

Hier, 4 mai 2016, Hervé Sellin et ses comparses – Pierrick Pedron, Bruno Rousselet, Philippe Soirat – rendait hommage à Phil Woods au Jazz Club d’Eaubonne, dans un programme rodé comme en vingt dates, à l’issue d’une tournée de… trois dates, dont c’était hélas la dernière.Orangerie d’Eaubonne (95), le 3 mai 2016.

Hommage à Phil Woods : Pierrick Pedron (sax alto), Hervé Sellin (piano, arrangement), Bruno Rousselet (contrebasse), Philippe Soirat (batterie).

Deux mots sur Jazz à Eaubonne, cette association qui organise depuis des lustres un concert par semaine dans le bel espace de l’Orangerie. Un public d’abonnés qui est invité à prendre un abonnement donnant accès à tous les concerts de l’année, pour une somme modique de 30€, mais qui n’est qu’un minimum proposé, car chacun est invité à donner selon ses moyens et sa motivation. Le reste de la trésorerie vient du bar (où je ne manque jamais la bière ambrée du Vexin).

Repassé en banlieue Ouest pour récupérer mon automobile après ma journée de relecture du Guide des festivals de l’été à paraître à la fin du mois, je me heurte à la fermeture de la A 86, parvient sur la A15 après quelques égarements sur une déviation où l’automobiliste est vite abandonné à son seul sens de l’orientation, je dévale la 115 en résistant à l’idée à me laisser glisser jusqu’au Crotoy et parvient à retrouver mon chemin jusqu’à l’Orangerie d’Eaubonne où, une fois stationné, je longe la baie de l’Orangerie à travers lesquelles je constate une fois de plus qu’Eaubonne Jazz fait le plein.

Je débarque en plein concert, au cours du deuxième morceau apprendrai-je. Premier regard (l’empire du regard !) sur Bruno Rousselet qui guide sa contrebasse comme un pur-sang au dressage tandis que Philippe Soirat, pour filer la métaphore, joue la tendresse et la relaxation, bien ancré au sol, la main sur ferme sur le licol et l’autre cajoleuse sur l’encolure : « Viens là mon beau ! Hein, donc ! Yo, yo ! » (je cite de mémoire de ferme… d’un oncle avec lequel nous allions chercher en pâture, le soir, un percheron nommé Maji, il y a bientôt soixante ans). Cette métaphore est évidemment une impasse, car que faire du piano… Il y a là un tumulte extraordinaire au milieu duquel caracole Pierrick Pedron. Car c’est lui le cheval dans l’affaire, que l’on voit fuir et devancer la tornade, anticiper ses feintes et les accidents du terrain. Traîtrise encore que la métaphore. Il y a plutôt là un torrent d’informations rythmiques, harmoniques, soniques, qui se percutent et se conjuguent comme dans l’anneau d’un accélérateur de particules, et un improvisateur qui recueille, trie, analyse, déduit en temps réel, choisit, réfute, s’obstine, résout, puis renonce vers d’autres équations par lesquelles il creuse obstinément la multitude des inconnues engendrées l’une de l’autre au fur et à mesure qu’elles se dévoilent. De guerre lasse, mais avec une espèce de bonheur exténué, Pedron laisse la parole… mais à qui au fait ? Au piano ou à la contrebasse. Car dans ce moment d’accalmie, on hésite, solo du piano ou plutôt pas de deux du piano et de la contrebasse dans une tendre apesanteur jusqu’à ce que la loi du solo reprenne le dessus… C’est au tour du piano, et là, je ne sais plus. Les notes griffonnées dans l’obscurité sur mon agenda m’étonnent : “l’accalante poub”. Vous y comprenez quelque chose?

Hervé Sellin présente déjà le morceau suivant. Rappelant au passage que le programme donné ce soir (créé fin mars au Sunside puis donné le 2 mars au Chorus de Lausanne qui s’apprête à rendre hommage le 26 mai à un autre disparu, disciple de Phil Woods, George Robert, dont la mémoire sera saluée par Daniel Humair et Franco Ambrosetti) est un hommage à Phil Woods dont Hervé fut le dernier pianiste européen. Il me racontait lui avoir rendu visite à domicile à proximité du fameux Dear Head Inn où Keith Jarrett fit ses débuts et revint sur ses pas en 1992 en compagnie de Gary Peacock et Paul Motian (“At The Dear Inn”, ECM). La mémoire, grosse pelote qu’il est si tentant de dévider ! Et jamais constituée d’un seul fil mais présentant une multitude de mèches offertes à la griffe de la nostalgie.

En voici une que Phil Woods aimait tirer : les souvenirs des leçons qu’il prit avec Lennie Tristano  lorsqu’il avait quinze ans. Hervé Sellin nous invite donc à réentendre Lennie’s Pennies (d’après Pennies From Heaven qu’il serait erroné de traduire par Braquemarts célestes). Et c’est en premier lieu Philippe Soirat qui nous le fait entendre, tant on sent qu’il aime à en jouer les angles et les accents, en dépit d’une curieuse impression de déphasage d’avec la contrebasse. Autant l’impatience virtuose du morceau précédent opérait, autant ici, quoiqu’observant un strict walking, la hâte de Bruno Rousselet menace un équilibre que sauvegarde cependant l’unisson de Sellin et Pedron, le premier réinventant le registre tristanien – le flow inexorable selon une angulation et une découpe jamais attendue, l’articulation puissante, la profondeur du medium grave que Sellin emmène progressivement vers un aigu plus morcelé –, l’altiste se découvrant dans une mutation qu’il me commentera à l’entracte, vers plus d’ouverture, plus de tension, un affranchissement vis à vis de l’idiome bop. Mutation qui nous réjouit chez ce musicien pratiquant, depuis une bonne décennie, le grand écart entre l’univers du rock et le vocabulaire du bop, grand écart qu’à l’observer, j’ai toujours ressenti quelque déchirement imaginaire à l’entre-jambe. Et tandis qu’il braque et contrebraque en de périlleux dérapages dans le sillage de Tristano, Soirat est là, à l’écoute, n’en perdant pas une miette, Rousselet libérant son jeu et revenant à l’amble du batteur.

Et maintenant, Hervé Sellin, seul et rubato, introduit Autumn in New York. A-t-il étudié avant de venir quelque andante de Scriabine ou Les Années de pèlerinage de Liszt. Je prend le risque – après quarante ans de métiers, je n’en suis plus à un bonnet d’âne près – d’affirmer qu’il en reste quelque chose. De ce délicat déploiement harmonique s’échappent des lignes de basse qui évoquent ces lourdes vapeurs rampant hors des bouches d’égout new-yorkaises en novembre. Et lorsque l’alto prend le relai de la mélodie, on revoit Manhattan la nuit, derrière le pare-brise de Robert de Niro en “Taxi Driver”, avec le piano pour orchestrateur, l’alto progressant de l’angoisse voilée du générique à l’intrigue et au drame.

Suivront une reprise de Gratitude de Tom Harrell, Shaw Nuff de Charlie Parker, un entracte, une version jamalienne de September Song, une magnifique suite monkienne (Evidence, Ask Me Now, Trinkle Tinkle), Willow Weep For Me sur l’ostinato d’All Blues comme aimait le faire Phil Woods et, en rappel, Soul Eyes de Mal Waldron pour saluer la mémoire de George Robert.

Je me souviens d’un fort beau morceau de para-littérature lu autrefois dans un magazine consacré au vin : la visite d’une cave des Côtes du Rhône septentrionales, un dénommé Chave si mes souvenirs sont bons. Le journaliste racontait sa progression dans cette cave, de cru en cru, vers les plus rares et plus vénérables flacons, jusqu’à cet instant où… ne sachant plus comment décliner son émotion, comme s’il baissait la voix à la lueur d’une chandelle, il avouait : « nous goûtions toujours, nous ne crachions plus… » À l’issue de ce concert du quartette d’Hervé Sellin, j’en étais arrivé à ce sentiment de plénitude devant la qualité de ce programme, si astucieusement arrangé, si librement décliné, conjuguant discipline et impétuosité, profondeur et légèreté, élan et densité, rendant hommage, sans mimétisme aucun, à cette puissance de caractère et cette liberté de pensée qui guidé la carrière de Phil Woods de l’héritage de Charlie Parker à une maturité échappant à toutes les écoles. À croire que ce programme conçu par Sellin et ses comparses avait tourné pendant un an, alors qu’il ne s’agissant que du troisième concert et, hélas, du dernier.

Quittant la salle, je me fis interpeler par le saxophoniste Roger Mouchabac, habitué des lieux sur lequel j’avais écrit quelques mots le 17 octobre 2013 à propos de l’une des Jazz-sessions de la Pierrelaye, programme jumeau d’Eaubonne Jazz : « Qu’entendiez-vous par “angularité hirsute” ?  – Ah !? J’ai écrit ça à votre sujet ? » Ecrire sur la musique est une chose difficile. De quoi parle-t-on ? A qui parle-t-on ? Avec quel vocabulaire ? Quelle compétence ? Qu’a-t-on entendu ? J’avais écrit de lui : « dont on imagine la rondeur sous le jour du dixieland alors qu’au répertoire de la jam du soir, il fait inscrire Solar, Invitation, Juju qu’il abordera avec un angularité volontiers hirsute… » Reprenant la route, j’essayais de me représenter la scène. Cet homme plutôt rond, d’une rondeur laissant deviner classicisme, compétence et autorité sur les jam sessions qui sont courantes entre Pierrelaye et Eaubonne, et contredisant mon impression première par une musicalité moins convenue que mes préjugés ne m’y préparaient qui, je m’en souviens fort bien, attira toute ma sympathie. Par angularité, probablement ai-je voulu traduire un phrasé au profil plus audacieux qu’attendu. Par hirsute, ai-je voulu décrire une modernité un peu forcée par quelques effets de timbres et de dérapages mélodiques, ou une nature simplement velue, comme on oppose les saxophonistes de l’école Hawkins aux lesteriens. Si l’on n’a pas coutume de qualifier ces derniers de glabres, les musiciens eux-mêmes ont coutume de surnommer les premiers de velus. Une image à laquelle j’aime recourir pour parler du timbre, tandis que je réserverai hirsute pour l’association du velu à un phrasé… vous savez… hirsute, quoi ! Franck Bergerot

Une autre voix dans la salle : « Qu’entendez-vous par “libérer son jeu et revenir à l’amble du batteur” ?  Monsieur, vous avez vu l’heure ? »

 

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