Simha Arhom fait chanter les Aka au CNSM

  • Non, les Pygmées Aka n’étaient pas eux-mêmes en visite ce matin au département jazz du Conservatoire national supérieur de musique de danse de Paris, mais ils étaient représentés en la personne de celui qui fit entendre leur musique sur disque et qui le premier en perça les mystères polyphoniques.

Chaque année, Riccardo Del Fra définit un cadre thématique pour ses étudiants du département jazz qu’il dirige au CNSM de Paris. Il y a deux ans le bebop, l’an dernier New York, cette année le rythme, chaque année avec des interventions ad hoc… dont pour ce nouveau programme annuel, Simha Arom présent ce matin pour une deuxième communication.

Simha Arom est une figure qui a fait rêver tous ceux qui s’intéressent de près à l’ethnomusicologie, voire les simples amateurs de musiques du monde, et qui, par ses analyses, a marqué, directement ou indirectement, la pensée rythmique de la fin du siècle, que l’on se tourne vers Steve Reich ou György Ligeti, vers Steve Coleman ou Benoît Delbecq. Pour la petite histoire, c’est à l’écoute de la pièce en hoquet voix-sifflet recueillie par Simah Arom en 1965 auprès des Pygmées Ba-benzélé pour l’album “Anthology of African Music” (LP Bärenreiter-Musicaphon) que le percussionniste Bill Summers eut l’idée de l’introduction à la version de Watermelon Man jouée sur des bouteilles de bière dans l’album “Headhunters” d’Herbie Hancock.

Né à Düsseldorff en 1930, échappant à la Shoa (qui le fit orphelin) en rejoignant la Palestine à l’âge de 14 ans, il débute ses études musicales en Israël en 1951, les poursuit au conservatoire national supérieur de musique de Paris, d’où il sort avec un premier prix de cor, et devient corniste de l’orchestre symphonique de la radio d’Israël en 1963. C’est après avoir accepté du Ministère israélien des affaires étrangères de former une fanfare en République Centrafricaine, qu’il découvre la richesse des traditions musicales centrafricaines et obtient du Président de cette république d’en recueillir le patrimoine et de parrainer la création d’un musée des Arts et traditions populaires. Il va alors se pencher plus précisément sur l’art polyphonique des Pygmées Aka dont il sera le premier à analyser les logiques. Aujourd’hui, à l’âge de 86 ans, il s’est découvert une nouvelle passion, la polyphonie vocale géorgienne au contact de laquelle il a découvert d’autres problématiques à résoudre.

L’accueillant pour la deuxième fois cette saison, Riccardo Del Fra a invité quelques uns de ses élèves – Pierre-Marie Lapprand (sax), Etienne Manchon (piano), Etienne Renard (contrebasse), Samuel Ber (batterie) – à lui rendre hommage en ouverture de son intervention par l’exécution d’une petite étude où l’on retrouve quelques unes des figures de style qui se sont répandues depuis Steve Coleman, polymétrie fluctuante (dilatation, rétractation), décadrage et décalage de la mélodie par rapport au “soutien” rythmique, effets d’illusion (polyvitesse, ralentissement, accélération sur une pulsation néanmoins stable). Si l’improvisation encore toute fraiche se fait sur des œufs, le rendu de la composition est suffisamment décontracté pour être élégant et faire honneur à Sima Arom.

L’ntervention du chercheur est précédée de la projection d’extraits d’un documentaire mêlant interviews et scènes de terrain dans le village pygmées dont il était familier et commence par l’évocation du mystère que fut longtemps pour lui ces polyphonies où chacun, quel que soit le nombre des participants, chante une partie différente, le musicien pygmée (et le musicien africain de manière générale) ayant horreur de l’unisson et de l’expression de la pulsation qui n’est jamais accentuée et n’apparaît jamais qu’en creux d’un ensemble d’accents variés, toujours “en l’air” du temps. Il raconte ainsi au fil de quels questionnements il parvint à en percer le secret. Le hasard vint un jour à son secours, à la suite d’une erreur de traduction de son interprète. Alors qu’il interrogeait vainement ses interlocuteurs sur la structuration de ces polyphonies et sur l’existence d’un nombre réduit de parties principales d’où découleraient toutes les autres, un mot apparut fortuitement, désignant « la maman du chant ». D’où il réussit à faire dire qu’il existait, dans les basses, une sorte de cantus firmus autour duquel tout le reste viendrait s’articuler, et à la faire chanter séparément. Ce premier élément étant acquis, usant de stratégies mettant en œuvre deux magnétophones à deux pistes et la technique du re-recording, il parvint à réduire la polyphonie à quatre parties, à isoler le “thème” de chaque partie débarrassée de ses variations pour parvenir à un “score” explicatif.

Et bien d’autres aventures qui viennent s’inscrire en arrière-plan de l’histoire rythmique du jazz depuis l’irruption de Steve Coleman, deux situations me revenant à l’esprit. La première à l’évocation par Simha Arom du goût de György Ligeti pour l’ambivalence rythmique des polyphonies sub-sahariennes : où je me souvins de Benoît Delbecq (où l’un de ses complices) revendiquant cette même ambivalence pour ses auditeurs, refusant de leur fournir une clé d’écoute et préférant leur laisser une liberté d’attention qui viendrait s’ancrer sur telle ou telle couche rythmique de la polyphonie mise en œuvre, quitte à le laisser dériver d’une couche à l’autre. La seconde, alors que Simha Arom faisait part de la capacité des membres d’une même chorale à passer d’une partie à l’autre, je pensais aux partitions du quintette de Fabrice Moreau (voir mon compte rendu du 9 décembre dernier) dont la répartition orchestrale fluctuante pourrait bien être un nouvel effet secondaire des découvertes de Simha Arom. Il faudra lui demander… Ce soir, 12 décembre, les élèves du CNSM se produiront en big band au Sunside. Peut-être restera-t-il là aussi quelque chose de l’intervention du matin… • Franck Bergerot

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