SONS d’HIVER à VINCENNES : CRAIG TABORN et AMINA CLAUDINE MYERS

Soirée vincennoise, dans le très bel Auditorium Jean-Pierre Miquel parfaitement adapté à ces deux solos, infiniment contrastés : le très prospectif Craig Taborn, qui repousse chaque fois un peu plus loin les limites de l’exercice ; et la surprenante Amina Claudine Myers, qui mêle avec ferveur tradition et liberté d’improvisation.

Vincennes Audito JP MiquelCRAIG TABORN (piano)

Vincennes, Auditorium Jean-Pierre Miquel, 26 janvier 2017, 20h30

Craig TabornCraig Taborn, je l’avais déjà écouté sur scène, au sein de plusieurs groupes, mais jamais en solo, et ce concert aura été pour moi un choc autant qu’une révélation. Cela commence par des notes éparses, étouffées, aux résonances parfois avortées par un usage plus que savant des pédales, et un contrôle stupéfiant du toucher. La dynamique s’élargit, on s’aventure dans un contrepoint (qui rappelle Bach….), contrepoint minutieusement décomposé, altéré, jusqu’à un crescendo virtuose, presque emphatique, qui se résoudra par un retour délibéré au fragmentaire. Courte mise en suspens ; le public retient ses applaudissements car il sent que l’on s’embarque à nouveau, cette fois vers la cursivité assumée du jazz. Ce sont ainsi trois séquences distinctes qui vont s’enchaîner, la troisième laissant entendre, de façon subliminale (phantasme de l’auditeur peut-être ?) un survol de la grille de I Got Rhythm, version ébouriffante avec accords totalement hétérodoxes. Les spectateurs se libèrent par une salve de bravos. La quatrième séquence fait entendre des sons de l’au-delà. Le pianiste sépare les notes, comme autant de cloches aux timbres irisés. Sa science dans l’usage des pédales et la précision de ses attaques, conjuguées à l’excellence du piano et de son harmonisation, lui permet d’engendrer des harmoniques inouïes (et je pèse comme il se doit le sens de ce dernier adjectif!). Le tout débouche sur un ostinato infernal de la main gauche, qui n’entrave nullement l’absolue liberté de la main droite : c’est presque diabolique. Ovation méritée, et retour en rappel pour une variation autour d’un horizon du blues, observé depuis les lointains : mémorable !

AC Myers et A PierrepontAmina Claudine Myers avec Alexandre Pierrepont, lors d’une des rencontres « Tambours Conférences » , la veille du concert, à l’antenne parisienne de Columbia University

AMINA CLAUDINE MYERS (piano, voix, orgue)

Vincennes, Auditorium Jean-Pierre Miquel, 26 janvier 2017, 22h

La veille du concert, dans une salle de Columbia Unversity, Rue de Chevreuse à Paris, Amina Claudine Myers avait longuement raconté, et commenté, son parcours : piano classique, Gospel et orgue à l’église, Rhyhtm’n’Bues et Jazz dans les clubs, à Chicago, New York et ailleurs ; et bien sûr sa participation active à l’A.A.C.M., creuset de toutes les aventures créatives qui n’oublient par leurs sources. Son concert sera à l’image de ce parcours personnel où la force de la tradition s’exprime, puissamment, dans les écarts et les libertés où s’épanouissent le jazz et son entour. Au piano, elle commence par dérouler, avec une douceur obstinée, l’une de ces cadences plagales que le Gospel affectionne. La tension monte, la palette s’élargit, et l’on atteint une sorte de vertige cyclique proche des tourneries d’Abdullah Ibrahim, quand on l’appelait encore Dollar Brand. Ensuite sa voix entre dans la danse, pour un pur Gospel, Down Me Lord (qu’elle a d’ailleurs enregistré sous son propre label). Après un épisode a cappella elle fait entendre au piano des harmonies étranges, et revient ensuite vers Still Away, qu’elle accompagne de façon très libre. Elle circulera ainsi entre les formes originelles du Gospel et des échappées pianistiques vers d’autres univers (par exemple une variation libre autour des gammes par tons). Le Gospel conserve la part belle pour quelques interprétations (dont Sometimes I Feel Like a Motherless Child ), Puis Amina se dirige vers l’orgue Hammond. Elle utilise le pédalier, fait donner tous les jeux, taquine toutes les tirettes et expose en longs accords Angel Eyes, avant de basculer sur les harmonies de ce standard dans une impro des plus swinguantes. Puis elle joue et chante Hard Times Blues, qu’elle avait chanté voici quelques années avec Archie Shepp. Public conquis, et rappel en forme de remerciement, pour conclure cette belle soirée où se lisait le jazz, dans son présent riche de passé, et dans son devenir.

Xavier Prévost

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