Tampere : le dimanche de la vie, avec Swedish Azz, Anemone 5tet, Tim Berne Snakeoil

Pour un peu, à Tampere, on croirait au dimanche de la vie. Les usines (nombreuses) qui se sont installées au XIX° siècle le long des rapides qui permettaient la production d’électricité, magnifiques constructions en briques rouges, se sont transformées en lieux culturels – on n’ose appeler cela des « friches » – et on y assiste chaque jour à des spectacles, festivals en tous genres tout au long de l’année, expositions, etc. La ville n’est pas peu fière de cette dimension qui en fait l’un des phares de la culture en Finlande. « Tampere Jazz Happening » est l’un de ces événements. A noter d’ailleurs que le « A » de « Jazz » s’est transformé sur l’affiche en « coeur », et que ce symbole (ambigu, comme tous les symboles) figure donc au centre du mot. Qui, comme on sait, s’écrivait au départ « jass », était connoté sexuellement de façon manifeste, toute chose que les gaillards du groupe « Swedish Azz » retrouvent puisqu’il faut prononcer « Ass », et que c’est presque l’équivalent français de notre célèbre trio « Q ». On suit.

 

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Swedish Azz : Mats Gustafsson (bs, electronics), Dieb 13 (platines, electronics), Kjell Nordeson (vib), Per-Ake Holmlander (tuba, b-tb), Erik Carlsson (dm)

 

Anemone Quintet : Frédéric Blondy (p), John Butcher (ts, ss), Peter Evans (piccolo tp), Clayton Thomas (b), Paul Lovens (dm)

 

Tim Berne Snakeoil : Tim Berne (as), Oscar Noriega (cl, b-cl), Matt Mitchell (p), Ches Smith (dm, perc)

 

Le dimanche de la vie (Hegel, Queneau) c’est le rêve de la fin de l’histoire, assumé sous forme d’éternelle jouissance des choses de l’esprit, et donc de la mort de l’Art, remplacé par l’esthétique. « L’Art est mort, l’âge de l’esthétique est venu« . Swedish Azz, comme tant d’autres formations aujourd’hui, s’inscrit dans cette lecture de l’histoire du jazz : le jazz est mort, l’âge de sa célébration est arrivé, célébrons donc sa fin et sa renaissance, chaque jour. Ici, il s’agit du jazz suédois, rejoué, déjoué, magnifié, ironisé, déchanté, déjanté, transformé. Et de quelle façon ! Exactement avec la distance qui sied à l’amour. Ni trop près, dans une fascination duelle qui ne permettrait que la reproduction, ni trop loin, dans un éloignement qui finirait par émousser le désir. Mats Gustafsson mène les débats avec flamme, et une intelligence confondante : drôle mais jamais moqueur, c’est un tireur de langue, Mats. On a du lui dire, quand il était petit, que ça ne se faisait pas. Alors du coup, et même quand il ne va pas emboucher son baryton, il tire la langue. A ses côtés, imperturbable, Per-Ake Holmlander fait résonner les graves de son tuba ou de son étrange trombone-basse coudé. A cette paire de sons des profondeurs répondent les aigus du vibraphone, les stridences des sons électroniques, les chuintements des platines. Le jazz suédois des années 50/60 (on connaît mal, mais quand même, Lars Gullin, Jan Johansson…) est ainsi totalement restitué sans être reproduit, c’est très subtilement fait, jamais systématique, toujours inventif. Un grand moment de vraie liberté (« ironie, vraie liberté« , disait Proudhon).

 

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                  Mats Gustafsson

 

Le quintet international Anemone devait nous apporter beaucoup de joies aussi, dans un registre différent, qui d’une certaine façon réfute Hegel, et prouve que la création continue d’exister en dehors de l’attitude esthétique. Car il s’agit rien moins dans ce projet de « musique improvisée » que de faire advenir la musique dans le moment même de son exécution. Et je voudrais être cette fois très précis. Toutes les formations (du solo au big-band) qui se réclament de la musique improvisée, ne produisent pas de musique. Certaines se contentent, sous la haute autorité de John Cage, d’envoyer du son. « Le seul problème avec les sons, c’est la musique » disait-il (1). Fort bien. Mais je me range délibérément et sans état d’âme contre cette formule. Moi, j’ai besoin de musique. Ou, pour prendre une comparaison dans la langue, j’ai besoin d’autre chose que des phonèmes. J’ai besoin qu’on fasse suivre un phonème d’un autre, puis d’un autre, et qu’à partir de là je puisse y entendre une phrase, au moins une esquisse de phrase. Et pourquoi pas qu’on y mette ensuite quelque répétition qui fasse office de rythmer les énoncés. Bref j’ai besoin que les musiciens qui interagissent soient en recherche permanente de forme. Et qu’importe si cette forme met du temps à venir pourvu qu’elle soit cherchée. Or c’est exactement ce qui se passe dans cette formation : pas un instant Frédéric Blondy (pianiste qui fut bordelais, et repéré par certains comme talent émergent dans cette ville qui n’en a cure…), John Butcher, Peter Evans (formidable Peter Evans, souriant à l’adresse de Paul Lovens, comme fasciné par le jeu si juste du batteur) et Clayton Thomas ne cessent de chercher le sens, la forme et donc la musique. Quand on songe qu’ils jouent si peu souvent ensemble, on se dit que les potentialités d’une telle formation sont énormes. Cela dit, la joie de se retrouver produit aussi des effets. Je n’ai pas tellement de souvenirs de tels concerts : deux ou trois fois l’Art Ensemble de Chicago dans ses grands moments (« People In Sorrow »), une fois Keith Tippett, Julie Tippets et Paul Dunmall, et puis le concert d’hier après-midi. 

 

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     Peter Evans sourit à l’adresse de Paul Lovens


Tim Berne me tient en éveil, mais d’une façon paradoxale. « La musique est une mathématique de l’âme, qui compte sans savoir qu’elle compte » disait Leibniz. Le problème avec la musique de Tim Berne, c’est qu’elle m’amène à compter (les temps, les mesures) en sachant fort bien que je compte, et alors même que je n’y connais rien. Je ne saurais dire si l’on est dans un 6/12, un 5/4, ou n’importe quoi d’autre. Mais je compte. Bon, parfois je ne compte pas. C’est comme l’amour au fond. Souvent, l’on compte. Mais alors c’est qu’on aime pas vraiment. Quand on aime, c’est sans compter. Du moins consciemment.

 

(1) Je dois à Joëlle Léandre , ce matin même, cette précision : la formule exacte est : « Je n’ai jamais écouté un son sans l’aimer. L’erreur, c’est la musique« . Splendide aphorisme, d’une drôlerie extrême, qui ne change rien au problème, puisque l’on ne peut écouter plusieurs sons successifs sans, peu ou prou, chercher à les relier. Sans compter que la formule fait penser à un autre célèbre aphorisme, de Nietzsche cette fois : « la vie sans musique est tout simplement une erreur, une fatigue, un exil« .

 

Philippe Méziat

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