The Workshop de Stéphane Payen : vertiges cubistes

On sait que Stéphane Payen est l’un des très grands experts français de la musique de Steve Coleman. Mais en artiste véritable, il a su transcender son expertise pour atteindre à l’art véritable, le sien. La preuve à Toulouse.

24 novembre 2017, La Fabrique Culturelle, Campus de l’Université Toulouse Jean Jaurès, Toulouse (31)

Olivier Laisney (tp), Stéphane Payen (as), Guillaume Ruelland (cb), Vincent Sauve (dr).

 

Comparé à Thôt, le quartette que Stéphane Payen dirige depuis bientôt vingt ans, The Workshop pourrait passer pour une formation un peu verte, puisque ses membres ne se produisent sur scène que depuis décembre 2012. Mais lorsque l’on connaît l’exigence, l’enthousiasme et la ténacité de son leader, cinq ans ce n’est pas rien. Le concert que The Workshop a donné à Toulouse couronnait une semaine de résidence à l’Université Jean Jaurès au cours de laquelle Stéphane Payen a fait travailler les étudiants de la filière jazz du département musique. Ceux-ci avait été cueillis à froid lorsqu’un mois plus tôt l’altiste français, de passage dans la ville rose avec The Bridge (voir le compte-rendu sur ce blog de François-René Simon), leur avait donné quelques clés pour jouer sa musique : la mémoire (il leur fit mettre partitions à terre) et une manière de penser la polyrythmie. Le rendu de cette résidence par les étudiants, la veille de ce concert de The Workshop, a démontré que le message était bien passé.

Steve Coleman, donc. On peut penser à lui en écoutant la musique de The Workshop. Bien sûr. Mais loin de toute copie. La clé de la réussite du groupe de Stéphane Payen se trouve à mon sens d’abord au niveau de l’expression. La douceur constitue sans doute la clé de voûte de sa conception, à la différence d’une bonne partie de l’œuvre de Steve Coleman (pas toute, évidemment). Sans oublier la nuance et la subtilité, deux autres qualités évidentes de The Workshop. Même s’il retient pour partie l’élaboration en temps réel, injectant telle ou telle clave à laquelle les autres musiciens doivent s’adapter, leur proposant plus tard telle ou telle surimpression métrique, donnant parfois quelques signes de la main, Stéphane Payen développe par ailleurs sa musique propre en une conception que l’on pourrait appeler « cubiste » de la pulsation. Là où les cubistes donnent à voir plusieurs profils à la fois, Stéphane Payen donne à percevoir la pulsation sous plusieurs mètres en même temps. L’auditeur a ainsi la capacité de passer d’un tapement de pied à l’autre (voire tenter d’en frapper plusieurs à la fois), ces changements d’état autorisant de la sorte une perspective et une sensation chaque fois neuves. Penser, par exemple, une valse sans le recours du trois temps donne ainsi une autre sorte de vertige que le tournoiement coltranien. L’une des portes d’entrée pour comprendre d’autant mieux cette musique consiste à repérer les points d’appui qui constituent le socle de chacune des compositions. Facile à dire, pas si facile à repérer. Pour ma part, heureusement que, parfois, les musiciens battent du pied !

The Workshop

Plusieurs pièces du collectif ont donné littéralement des frissons à l’auditoire, d’une grande concentration. Voilà l’autre force de The Workshop : ses auditeurs sont enclins à l’écoute profonde, vivante, impliquée du phénomène musical, disposition à l’encontre de la compression temporelle dont nous subissons tous les jours les affres donc.

On dit souvent que certains résultats mathématiques apportent de délicieuses sensations esthétiques. J’imagine que cela doit avoir avec le vertige. On est en droit d’avancer que la musique de Stéphane Payen procède d’un processus inverse de celui de la découverte mathématique : d’abord le vertige, les mathématiques ensuite (à qui voudrait comprendre le vertige ressenti) !

À venir : sortie du prochain CD de Stéphane Payen, « Morgan the Pirate », relectures du répertoire de Lee Morgan, le 13 décembre prochain au Studio de l’ermitage à Paris.

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