Thelonious Monk “hier et aujourd’hui” avec Sophia Domancich, Simon Goubert et Vincent Lê Quang

Hier, 18 mars, dans le cadre de Jazz et Images, le saxophoniste Vincent Lê Quang invitait la pianiste Sophia Domancich et le batteur Simon Goubert à visiter l’œuvre de Thelonious Monk en préambule à une projection d’images filmées en Europe en 1966.

Le duo que constituent Sophia Domancich et Simon Goubert est l’une des plus réjouissantes formations qu’il m’ait été donné d’entendre depuis qu’elle existe et, connaissant Vincent Lê Quang, je ne suis pas étonné d’apprendre – d’autant plus que cette information m’est donnée à l’issue du concert d’hier – que le tandem aspirait de longue date à travailler avec le saxophoniste. On pourrait être plus étonné d’apprendre à l’issue de concert que les trois musiciens se rencontraient hier pour la première fois, qu’ils se sont retrouvés sur la scène du cinéma le Balzac, trois heures avant le concert pour s’y installer et échanger quelques idées sur le programme de la soirée.

Ce répertoire emprunté à Thelonious Monk, ils l’abordent pourtant sans partition ni pupitre, avec une faculté de s’y déplacer, d’y échanger leurs rôles, de jeter par dessus bord toutes conventions sans jamais perdre de vue la thématique monkienne et tout en restant constamment soudé tous trois l’un à l’autre, faculté qui n’est pas sans me rappeler l’aisance avec laquelle le trio Yes Is A Pleasant Country (Lê Quang, Jeanne Added, Bruno Ruder) circulait à l’intérieur de leur répertoire le mois précédent sur la même scène.

Shuffle Boil devient entre leurs mains une sorte de puzzle ou de jeu de construction où l’un et l’autre avancerait sa pièce, avec un soprano qui nous rappelle immanquablement Steve Lacy, un piano qui sera tout au long du concert en parfaite empathie avec l’angularité monkienne anti-kitsch, mais qui abandonne soudain les contours très géométriques que se sont distribués les trois musiciens pour les dissoudre sous une douce averse du clavier, une batterie qui n’a pas oublié ce qu’elle doit à la grande tradition de tempo, mais qui sait aussi revendiquer sa part plastique et coloriste dans ces Beaux Arts en œuvre sur scène, jusqu’à cette petite sonnerie des baguettes sur le centre de la cymbale évoquant les trilles aigües dont use souvent Monk comme motif de conclusion.

Leur version de Misterioso joue la carte du mystère dans une ambiance de nocturne bartokien, avec un ténor subtone tâtonnant dans la pénombre bruissante de peaux et de cymbales effleurées ou crissées, et d’où – mais ma mémoire me fait peut-être ici défaut et peut-être suis-je déjà en train de raconter le morceau suivant – le piano puis le saxophone déroulent le thème en un long ruban de variations sans fin avant un exposé en hoquet, comme si l’on égouttait la partition de Monk. Puis un nouveau départ, Sophia Domancich à pleines mains entraînant le trio à sa suite, pour revenir au pianissimo où les harmoniques du saxophone et de la cymbale se mêlent dans un même final spectral.

De Well You Needn’t et Round Midnight, ils nous annoncent qu’ils vont les jouer en même temps, l’un dans l’autre… Ce qui, pour ce que mon oreille et ma mémoire me permettent d’en juger, ne se déroulera pas comme prévu, les deux compositions se succédant l’une à l’autre avec un ostinato crescendo quasi elvino-tynerien-coltranien jusqu’à l’abattement d’une gigantesque déferlante de cymbale qui souligne la palette dynamique de Goubert capable par ailleurs de faire murmurer sa grosse caisse.

Les musiciens saluent, sont rappelés, puis le rideau s’ouvre et Monk apparaît à l’écran, dans des images que connaissent les possesseurs du DVD Jazz Icons qui lui est consacré, d’abord “toqué” jusqu’aux oreilles lors d’un concert norvégien de 1966, puis simplement chapeauté en studio au Danemark la même année, avec Charlie Rouse, Larry Gales et Ben Riley. Monk burine sa musique comme un sculpteur, prenant le temps d’ajuster chacun de ses coups pour faire sauter le juste éclat de granit de sa composition, un geste brut, mais d’une précision rythmique implacable qui invite à la danse, danse relayée par Ben Riley, privé de toms lors du concert norvégien où son jeu, concentré sur charleston, ride, caisse claire et grosse caisse a quelque chose de néo-orléanais, son jeu de caisse claire lui rappelant peut-être son passé de parachutiste, dans l’orchestre de son régiment. Charlie Rouse impassible, impénétrable, au service d’un seul maître depuis huit ans, sans broncher, masquant peut-être l’appréhension face à la personnalité avec laquelle il voyage, mais dans une espèce d’abnégation dont il tire le plus grand art. Est-ce lui que l’on aperçoit à un moment dans le studio, imitant la danse du leader dans son dos pendant l’interprétation solo de Don’t Blame Me ? Non, c’est Ben Riley au grand amusement de Rouse ? Quel qu’il soit, le danseur s’est-il laissé gagné par l’irrésistible swing monkien jusqu’à reprendre dans un mimétisme inconscient le pas minimal de sa danse plantigrade et la scansion asymétrique de ses coups de coude de corbeau blessé ? Ou s’est-il laissé aller à quelque moquerie exorciste ? Monk semble ici tellement possédé – mais vers quel dieu ou démon caché dans les cintres lève-t-il les yeux pendant que résonne longuement le dernier accord du concert norvégien parmi ses musiciens soudain figés comme au Musée Grévin – et pourtant quelle Capture d’écran 2017-03-18 à 14.51.48gaîté dans cette musique ! • Franck Bergerot

Ecrit de Jazz’titudes à Laon, où le Jazz club de Dunkerque fêtait ce soir ses 35 ans avec un all stars français et où demain nous entendrons le duo Daniel Humait-Emile Parisien. Prochain Jazz et Images au Balzac le 28 avril avec le quartette de François Jeanneau et le documentaire de Franck Cassenti Made In France.

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