Tremplin Jazz en baie : une excellente cuvée

Toujours fidèle à l’adage de Claude Debussy « On ne décourage jamais assez les jeunes talents », après avoir sévi cet été au concours national de jazz de la Défense, puis au Tremplin Jazz d’Avignon, Pascal Anquetil a récidivé en officiant, pour la première fois en tant que juré, au Tremplin Jazz en baie (Basse-Normandie). Il en revient ravi et optimiste sur l’avenir du jazz en France. Revue de détails.

Pendant quatre après-midis, du mardi 13 au vendredi 16 août, sous un soleil resplendissant et un chapiteau installé à Carolles Plage, tout près de Granville, nous sommes retrouvé à l’initiative de Pierre Betton, l’âme, le cœur et l’énergie du festival Jazz en baie, au sein d’un jury très soudé, présidé par Yves-Marie Guilloux, chef d’entreprise dans les matériaux de construction, mais aussi et surtout pianiste amateur éclairé, formé à l’American School of Music dans ses jeunes années. A mes côtés, comme juré, j’ai eu plaisir à découvrir le très sympathique Jean-Jacques Rebours, journaliste à Ouest France, et retrouver mes amis Thomas Boudrant, directeur de Jazz News, Michel Douville, batteur amateur et président du Big Band Christian Garros, et Michel Dubourg, l’homme qui programme le jazz au Théâtre de Caen et anime depuis longtemps l’émission « Atout Jazz » sur France Bleu Basse Normandie. Mémoire du jazz normand, Michel Douville nous a rappelé avant de commencer notre travail de sélection qu’a quelques encablures de Carolles Plage, à Edenville, il y a exactement 50 ans, en 1963, à l’Escale, hôtel-restaurant qui existe toujours mais sous un autre nom, avait joué un certain….Bud Powell à l’initiative de Francis Paudras qui possédait alors une maison en Sud Manche. Dire que, pendant nos libres délibérations, l’esprit de Bud ne nous ait pas inspirés, voire visités, serait quelque peu exagéré. Mais qui sait ? Le doute et le mystère restent entiers. Et c’est tant mieux !

 

Mardi 13 août : catégorie « groupe – de 25 ans »Ce premier jour, le duel très serré s’est joué entre deux groupes : Minuit 10, sympathique quartet venu d’Alès et animé par les trois frères Rouvière (les guitaristes Thibaud et Sylvain et le batteur Etienne) et le quintette rennais dirigé par l’altiste Ludovic Ernault et composé de Frédéric Michel (GT), Simon Désert (CO), Paul Morvan (BT) et Edouard Ravelomanantsoa, pianiste déjà entendu et remarqué cet été à la Défense au sein de quartet de la harpiste Laura Perrudin (ludovicernaultquintet.bandcamp.com). Entre le jazz rock subtilement inspiré de Mike Stern (mais malheureusement quelque peu consanguin) proposé par Minuit 10 et la musique savante, originale et forte du saxophoniste Ludovic Ernault, le jury fut partagé. C’est la voix du président qui compte double en cas d’égalité qui fit finalement pencher la balance en faveur du Ludovic Ernault Quintet. Pour notre plus grand plaisir, faut-il préciser. Nous tenons en Ludovic et Edouard deux musiciens d’avenir qui ne manqueront de faire vite parler d’eux. Nous en prenons ici le pari !


Mercredi 14 août : catégorie « Jazz vocal »

Cette deuxième chaude et riche journée de tremplin fut, à notre grande surprise, de très haut niveau. Premier groupe : Ego System. C’est un sextet a capella composé de Celia Tranchant (soprano), Emily Allison (mezzo), Manu Doumergue (ténor), Loïs Le Van (baryton), Déborah Tanguy (alto) et Olivier Houser, ex-chanteur basse des Grandes Gueules et de 61/2. Son projet est de rendre hommage à de grands noms de la chanson française, allant de Jacques Brel aux Rita Mitsouko, de Gainsbourg à Noir Désir, de Claude Nougaro à André Minvielle (Indifference ou la vie d’ici bas). « Je me demande, s’interroge Marc Doumergue, co-leader du groupe (avec Loïs Le Van), ancien élève du département jazz du CNSM, excellent chanteur, mais aussi corniste et joueur de mellophone (à preuve, avec le groupe Raven, il vient de triompher début août au concours de jazz vocal de Crest), si le fait d’aborder un répertoire de chansons françaises sera bien perçu dans le milieu du jazz. Nous allons travailler sur la mise en espace et les lumières pour faire véritablement un spectacle. Il y a encore beaucoup de choses à mettre en place donc…mais je crois en la qualité et l’originalité de ce projet. » Il n’a pas tort. Le travail collectif accompli par Ego System, en particulier en matière d’arrangement, est tout à fait louable et remarquable. Un seul bémol : sans le soutien d’un piano, une batterie et une contrebasse, le groupe vocal pâtit d’un manque crucial de relief et de pulsation et, donc, souffre d’une certaine platitude rythmique, d’autant plus accentuée qu’il chante en français, langue phonétiquement plate. Dommage que Mimi Perrin ne soit plus là pour leur donner quelques bons et utiles conseils pour faire swinguer la langue française.

Deuxième groupe : Dana Quartet (). Le nom de Dana Luciano ne m’était pas inconnu et rappelait quelques souvenirs anciens de la rue des Lombards. Il faut dire que la chanteuse nantaise avait fait un long séjour à Paris où elle avait côtoyé Christiane Legrand, Sara Lazarus et Michèle Hendricks et dialogué en duo avec Giovanni Mirabassi. De retour à Nantes, elle a formé un quartet avec son compagnon, le pianiste Guillaume Robert et l’excellent saxophoniste Alain Pierre. Avec sa voix grave et chaude, superbement cuivrée, mais aussi son drive naturel et sa mise en place impeccable, Dana a conquis le jury, immédiatement séduit par un répertoire original comme ce Lov’in Jazz, morceau composé d’une quarantaine de titres de standards piochés dans le Real Book et très habilement mis en paroles, bout à bout. Conséquences : à l’unanimité, Dana Quartet a gagné le premier prix du tremplin jazz vocal. Pour ceux qui voudraient la découvrir, sachez qu’elle chantera en ouverture des Rendez-vous de l’Erdre le jeudi 29 août prochain à Nort-sur-Erdre.

Troisième groupe : Raphaële Atlan. Accompagnée par Zacharie Abraham (CO) et Nicolas Charlier (BT), entre compositions originales (Funny Voices, Deep Blue Song») et morceaux rares de Sting (Dienda) et Wayne Shorter (When you dream), l’excellente pianiste et chanteuse au timbre clair et chaleureux a manifesté, surtout
quand elle s’attaque à la musique brésilienne, dans le sillage de Eliane Elias, une vraie aisance et une belle liberté. A preuve, son disque
Inner Stories
publié en 2011 chez Gimini Records, le label de Charlier et Sourisse.

Jeudi 15 août ; catégorie « Full Jazz »

Deux groupes en lice et un supplice pour déparrtager deux formations qui jouent dans des mondes très différents et contrastés. A ma gauche, Ghost Rhythms, formation déjà distinguée en 2012 par un troisième prix de groupe à la Défense et toujours animée par le pianiste Camille Petit et le saxophoniste Maxime Thiébault. Proposant avec audace une BO alternative à la musique de Vertigo (le film de Hitchcock) signée de Bernard Hermann, avec intelligence et groove, le groupe impose des ostinatos obsessionnels et explore des constructions rythmiques inspirées de Steve Coleman. A ma droite, Marvellous, nonet funkissime (tendance James Brown), issu de Palaiseau et composé d’Erwan Larnicol (GT), Camille Noël (Fender Rhodes), Charles L. Colistro (BT), Bastien Foirier (BA), Brian Alecki (SAA), Nicolas Bezins (TP), Thierry Lemaître (SAT) & Gabriel Féret (SAB). Et, en bonus, un chanteur explosif tout à fait étonnant : Wolfgang Valbrun. Encore un nom à retenir. C’est ce dernier groupe, à partir d’un répertoire original, en jouant avec cœur et précision une musique très pointue, rigoureuse et difficile à bien interpréter (en France, seul Captain Mercier a triomphé longtemps et brillamment dans cette catégorie) qui a convaincu le jury de lui donner sans hésitation sa préférence. C’est mérité !

Vendredi 16 août : catégorie « Trio Jazz »En finale, quatre trios jazz en compétition et un seul lauréat à désigner. Dur, dur, dur. L’un des trios, celui du guitariste Nicolas Parent, pour cause de « blocage » de son contrebassiste au Japon, à Ossaka, a du improviser, dans le sillage de Pat Methrny et Bill Frisell, un pas-de-deux inédit avec Guillaume Arbonville, batteur souriant, fin, attentif et inspiré, minimaliste aux balais comme aux mailloches. Venu de Toulouse, Bib Moe Trio est dominé par un pianiste Amaury Faye qui a beaucoup écouté Brad Mehldau, mais qui sait avec une musique souple et montante comme la marée dans la baie du Mont Saint-Michel créer des vagues voluptueuses ou torrides de crescendo entêtant. Sans doute avec ce parfum de déjà entendu que l’on peut humer dans tous ces nombreux trios intoxiqués par la « braditude » triomphante. Quant à Richard Poher (richardpoher.com), il lui a suffi d’une seule lettre pour changer son Poher Trio en « power trio ». Elève de la CMDL, ce pianiste double habilement au didgéridoo ses improvisations et manifeste avec ses deux complices un groove certain et une joie de jouer tout à fait communicative. Jeune, perfectible, donc forcément à suivre. La surprise de cette dernière journée est venue d’un guitariste angevin, Alex Grenier, à la tête d’un vrai et formidable Power Trio . Avec son bonnet enfoncé sur sa tête et son sourire que l’on pourrait croire niais alors qu’il n’est joyeux, avec ce faux physique de benêt béat ressemblant à Doc Gynéco jeune, on pourrait s’arrêter aux seules apparences d’un garçon qui ponctue tous ses morceaux d’un seul mot, un « cool » frais et spontané. Mais dès qu’il joue, dans la mouvance de Mike Stern, George Benson et Wes Montgomery, avec un engagement dans la musique total et rieur, ce jeune homme emporte immédiatement l’adhésion par sa fougue, son énergie et son irrésistible plaisir de jouer. Premier prix à l’unanimité du jury.


Pascal Anquetil

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