Troisième soirée du label Abalone à Jazz à La Villette

Hier 4 septembre se terminait la résidence du label Abalone animé par Régis Huby au studio de l’Ermitage dans le cadre du festival off “Under The Radar” de Jazz à la Villette. A l’affiche : le duo de pianos Stephan Oliva / François Raulin, Benat Achiary invité du duo Nos Futurs ? de Christophe Rocher et Sylvain Thévenard, et le quartette de Régis Huby.

etoile de mer - echinodermesEn guise de préambule à la soirée, Sylvain Thévenard raconte avoir croisé cet été sur la plage un homme qui rejetait une à une à la mer des étoiles de mer échouées par milliers sur la plage sous un soleil de plomb les condamnant à une mort rapide. Constatant l’ampleur absurde de la tâche, il demande à l’inconnu si son acharnement n’est pas vain. L’homme se penche alors pour ramasser une nouvelle étoile de mer et, la jetant à la mer, répond : « Peut-être, mais pour celle-là c’est important. » Telle est selon lui la tâche que s’est donnée Régis Huby en fondant le label Abalone. En un temps où la production de disques semble une cause perdue et où l’immense éventail esthétique que déploie la musique instrumentale de création de ce premier quart de XXIe siècle semble échouée dans l’indifférence sur la plage aperçue par Sylvain Thévenard, Régis Huby s’évertue, projet à projet, à leur donner une chance “parce que pour chacun d’eux, c’est important”, avec cette hâte patiente et obstinée qui caractérise la ténacité de son labeur. Important pour chacun d’eux et pour nous tous, alors que l’actualité n’est plus qu’audimat, chiffres de vente, sondage électoral et décompte morbide de naufrages en Méditerranée et des multiples dégâts colatéraux qui frappent une planète entrée en convulsion.

Duo Correspondances : Stephan Oliva et François Raulin (2 pianos).

Pour leur nouveau projet, les deux pianistes, complices depuis 1996, ont choisi d’adresser quelques lettres et dédicaces à divers personnages de leur panthéon commun d’Emma Bovary à Paul Bley et Jimmy Giuffre, en passant par Duke Ellington et Igor Stravinsky. Dans le numéro de Jazz Magazine d’octobre dont les premières soudures sont à l’œuvre dans nos bureaux, on lira ce que dit du disque “Correspondances” notre chroniqueur. Ayant tout loisir de réécouter sous toutes ses coutures cet objet musical de haute confection, il en parle mieux que je ne saurais le faire moi-même. Mais j’ai particulièrement aimé ce qu’ils ont tiré du répertoire de Sans tambour ni trompette de Martial Solal que je connais par cœur (mon premier concert de jazz et l’un de mes premiers disques !) et où ils ont eu le bon goût de tout à la fois ne pas décevoir mon souvenir et de le surprendre ; leurs variations sur la Sonate de Dutilleux qu’ils m’ont Mille pattesfait découvrir et qui offrait un cadre idéal pour transcender la voracité de leurs vingt doigts ; leur version de Sometimes I Feel Like A Motherless Child, pour la pureté de la ligne mélodique et la tendresse qu’ils ont su mettre dans ce double hommage à Linda Sharrock et Jeanne Lee ; Nancarrow Furioso pour le pari joyeusement perdu de défier l’art de l’injouable imaginé par Colon Nancarrow sur ses pianos-mille pattes.

À l’entracte, ils racontaient les refus des organisateurs de concerts devant le surcoût de la location d’un deuxième piano : « Il n’y a que Régis Huby pour s’y risquer… ». Comme on rejette une autre étoile de mer à l’eau, parce que pour elle c’est important.

Nos Futurs ? # 3 : Christophe Rocher (clarinettes), Sylvain Thévenard (live electronics) + Benat Achiary (chant).

De l’infinito, universo e mondCette résidence était aussi celle du duo de Christophe Rocher et Sylvain Thévenard qui prend le nom de Nos Futurs ? sur le coffret de 3 CD “De l’infinito, universo e mondi” publié par Abalone, mais s’appelle Boreal Bee dans les notes de Jazz à La Villette, Nos Futurs ? étant le titre donné à leur programme décliné sur trois soirs (et les trois CD du coffret), de #1 à #3, avec trois invités successifs : Mike Ladd (spoken word), Anne-James Chaton (poète récitant), Benat Achiary (chant). Une musique tendre et convulsive qui sonde les abysses de peurs, d’interrogations et d’espoirs de nos temps incertains dans un programme totalement improvisé qui, par les traitements en temps réel de Sylvain Thévenard rassemblant dans ses rais électroniques les brûlantes propositions acoustiques de ses deux interlocuteurs, renvoie aux travaux du GRM (Groupe de Recherche Musicale) et d’Elettronica Viva ou aux Kurzwelle de Karlheinz Stockhausen. Des œuvres qui souffraient de ce qu’elles étaient figées dans la bande magnétique et/ou dans l’arbitraire d’un compositeur omnipotent, et qui font l’effet d’archaïques (et parfois merveilleux) prototypes au regard de la capacité de nos trois improvisateurs d’écrire devant nous, avec leurs corps et dans l’interaction permanente de leurs gestes, une musique sur la page blanche du temps qui passe et dans l’espace (grâce à une diffusion spacialisée).

La hasard aura voulu que le matin même je trouvais dans ma boîte aux lettres la musique composée par Christophe Rocher pour l’ensemble Nautilis et créée sur les images du photo-concert de Guy Le Querrec Regards de Breizh (à retrouver le 11 octobre à Brest dans le cadre de l’Atlantique Jazz Festival comme en prélude à la triple exposition de Guy Le Querrec qui sera inaugurée le 13 à Lorient, le 14 à Brest et le 15 à Lannion).

Régis Huby Equal Crossing Quartet : Régis Huby (violons, électronique), Marc Ducret (guitare électrique), Bruno Angelini (piano, claviers électriques), Michele Rabia (batterie, électronique).

 J’ai déjà écrit sur ce blog à propos de la création de quartette au Triton le 19 décembre 2104, puis à propos du disque auquel j’ai attribué un Choc Jazz Magazine dans notre numéro de juillet, insistant sur le caractère organique de cette musique imaginée par Régis Huby. Je pourrais m’en tenir là parce que les soudures, la peinture et les finitions du prochain numéro m’attendent au bureau de Jazz Magazine tandis que la rédaction de ce blog à la maison s’éternise… Il faut préciser qu’au sortir de l’Ermitage, j’ai partagé la même impression avec d’autres auditeurs ayant eu la chance d’assister à la création ou de connaître le disque : à part la subsistance de motifs mélodiques qui l’étayent, ce programme nous a paru méconnaissable, comme s’il avait grandi, sorti d’une chrysalide adolescente, déroulant sa colonne vertébrale, libérant ses disques lombCoureuraires, dénouant ses articulations, décontractant jusqu’aux traits de son visage, libérant en définitive les mouvements de ses différents membres (quatre très grands musiciens) devenus autonomes et restant néanmoins solidaires d’un corps puissant et sensuel qui a plongé le public, non pas dans l’hypnose et la béatitude, mais dans cette écoute extralucide où l’auditeur se fond dans la musique jusqu’à en éprouver les mécanismes, comme le coureur de fond, passées les raideurs des premiers kilomètres, finit par s’identifier à ses différents muscles et à en percevoir très finement les raisons.

Ce soir, Chick Corea qui jouait à la même heure (quelle idée !) en duo avec Gary Burton à la Grande Halle de La Villette, se produira en trio avec Avishai Cohen et Marcus Gilmore, pour le grand Chick évidemment, mais aussi pour entendre le quintette du pianiste Carl-Henri Morisset et du guitariste Gabriel Gosse, brillants représentants de la nouvelle promotion sortante du CNSM. À l’heure qu’il est, ils ne doivent pas avoir un poil de sec. Franck Bergerot

 

 

 

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