Les variations africaines de Cherif Soumano et Sébastien Giniaux

SoumanoGiniaux┬®AcAlvoet2016 7Cherif Soumano et Sébastien Giniaux fêtaient lundi soir la sortie de leur disque African variations. A la fin du concert ils étaient rejoints par la flûtiste Naïssam Jalal

Cherif Soumano (kora), Sébastien Giniaux (guitare, contrebasse) plus Naïssam Jalal (flûte), Lundi 27 juin, Duc des Lombards 75004 Paris

Evidemment, on pourrait être tenté, pour décrire ce duo entre la kora de Cherif Soumano et la guitare de Sébastien Giniaux de broder sur la rencontre entre deux cultures. La pente est là, il n’y a plus qu’à se laisser rouler. On s’en abstiendra pourtant. D’abord parce que Cherif Soumano et Sébastien Giniaux ont des univers musicaux qui débordent largement leur culture d’origine. Cherif Soumano, maître de la musique malienne, a joué et enregistré avec Marcus Miller et Roberto Fonseca. Sébastien Giniaux, virtuose du jazz manouche, a aussi fréquenté nombre de musiques traditionnelles, de l’Afrique aux Balkans. Par ailleurs une telle grille de lecture est un peu à côté de la plaque concernant deux musiciens réunis ensemble par l’amitié, le plaisir de jouer, et peu soucieux de se retrouver sous une bannière quelconque, fût-ce celle du métissage et du partage entre les cultures.

SoumanoGiniaux┬®AcAlvoet2016 8
Lundi soir, leur plaisir à jouer ensemble était éclatant. Il se manifestait dans leur allégresse à reprendre au bond des phrases de l’autre, et aussi par ces moments de virtuosité joyeuse où les cascades de notes produites à la kora se fondaient dans le torrent de celles de la guitare. Si le dialogue fonctionne si bien, au-delà de l’amitié, c’est que les deux musiciens ont une approche commune du toucher. Sébastien Giniaux aime jouer en faisant sentir la matérialité de l’instrument et la résistance des cordes.

SoumanoGiniaux┬®AcAlvoet2016 1

Cherif Soumano sait donner à la kora une dimension percussive ou au contraire exploiter son côté gracieux et fleuri. De très jolis moments de musique ont lieu quand les deux musiciens jouent sur leurs contrastes. Ainsi au milieu du concert, Sébastien Giniaux énonce les basses d’un blues terrien, enraciné, frotté d’humus et d’argile, pendant que Cherif Soumano voltige tout autour de son partenaire avec la légèreté d’une libellule.

SoumanoGiniaux┬®AcAlvoet2016 5

Peu après le deuxième morceau, Sébastien Giniaux, présente son partenaire au public. Il lâche, un peu narquois, que la kora est un instrument pentatonique et que la tonalité du concert ne va jamais s’éloigner de mi mineur. Ce cabotage autour de sol majeur et mi mineur ne produit aucune impression de monotonie dans la musique. Cette relative limitation harmonique n’est pas ressentie comme telle grâce à la variété du jeu de Cherif Soumano, et par le fait aussi que beaucoup de morceaux (surtout les morceaux traditionnels) ne sont jamais loins de la transe. Les phrases circulaires de la kora créent chez l’auditeur une sorte d’ivresse tourbillonnante.

SoumanoGiniaux┬®AcAlvoet2016 6

La musique jouée ce soir (celle du disque) est essentiellement de la plume de Cherif Soumano. Elle brasse beaucoup d’influences. On trouve des morceaux traditionnels, comme Djata, joué au début du concert, qui se réfère à un roi de l’empire mandingue, mais aussi des morceaux beaucoup plus ouverts inspirés par le jazz, le rock (reprise malicieuse de An other day in paradise, de Genesis). Pour Soumano la tradition n’est pas vécue comme un habit étriqué qui fige les gestes et guinde les postures. Sébastien Giniaux capable de citer Bach (et de le jouer au violoncelle, qu’il utilise sur deux morceaux) comme la musique d’Inspecteur Gadget, fait preuve du même esprit de liberté…

SoumanoGiniaux┬®AcAlvoet2016 2
A la fin du concert, le duo invite la flûtiste Naïssam Jalal. Celle-ci ne dévoile pas tout de suite toutes les dimensions de son jeu. Au début, j’ai l’impression de voir sortir de sa flûte des nuages de mélancolie, comme de gracieux cirrus. Mais au bout de quelques minutes, son jeu est progressivement envahi par l’émotion. Elle semble descendre en elle-même par paliers successifs, comme une apnéiste des profondeurs.
SoumanoGiniaux┬®AcAlvoet2016

Elle va chercher des aigus intenses, frémissants. Elle joue les yeux fermés. Habitée, elle fait sortir d’elle-même ce ce qu’il y a de plus profond, de plus caché, de plus fragile: une sorte de tendresse tumultueuse où surnagent des éclats de colère. A côté de nous, un type a brusquement de drôles de poussières qui lui piquotent les yeux…
Son jeu, à l’unisson de celui de ses partenaires, s’enracine dans la tradition tout en la débordant. Elle connaît la musique orientale sur le bout des doigts mais on entend autre chose dans son jeu. Par exemple dans sa manière de jouer en chantant dans l’instrument qui évoque plutôt l’Afrique de l’ouest. Je décèle aussi quelques influences indiennes dans son jeu. Bref elle s’insère merveilleusement dans le concert, apportant non seulement de nouvelles couleurs mais une autre qualité d’émotion.
Après le concert, on parle avec Sébastien Giniaux. On l’interroge sur son toucher, cette manière de faire sentir le poids des cordes: « Quand tu vas en Afrique de l’ouest, tu te rends compte que les guitaristes font vachement entendre le frottement des cordes…Mais on trouve ça aussi chez Django. Il y a un truc de bruitage chez lui. Dans ses derniers enregistrements, que j’ai beaucoup écoutés, il joue beaucoup sur la saturation. Et puis, c’est aussi l’influence du rock, que j’aime beaucoup. J’aime bien quand c’est un peu crado (il réfléchit) J’aime pas quand c’est trop propre. J’aime pas les hôpitaux… ».
Deux jours plus tard, j’échange quelques mots au téléphone avec Naïssam Jalal. Je lui reparle de l’origine son style de jeu soufflé-chanté. Ça l’amuse car je ne suis pas le premier à lui poser la question. « Cherif Soumano avait des potes maliens dans la salle…Ils étaient persuadé que j’étais une flûtiste malienne…Et pourtant, c’est une technique qui me vient de Roland Kirk! ». En discutant avec cette flûtiste née en France de parents syriens et qui a déjà vécu en Egypte, en Syrie et au Liban, on se rend compte que ses influences enjambent allégrement les frontières des continents ainsi que des genres musicaux. Elle s’est nourrie de bansari indien, du nay, la flûte soufie…et de Pharoah Sanders. Elle se réfère à Hari Prasad Chaurasia autant qu’à Alice Coltrane. C’est un album de cette dernière qu’elle cite comme une référence majeure: Journey in Satchinanda. « C’est un des disques que j’ai le plus écoutés dans ma vie…C’est ultra-mystique. Alice Coltrane était venue en Inde pour rejoindre une secte bouddhique, et le maître lui a dit: Pour être initiée, tu dois aller sur la montagne et jeûner jusqu’à ce que tu aies une hallucination. Et c’est ce qu’a fait Alice. Au bout de quelques jours elle a eu cette hallucination. Elle a vu le monde, et elle-même en orange. Satchidananda veut dire orange. C’est un album incroyable avec du free, de la transe, du bonheur. C’est de la nourriture pour ton âme… ».
Comme on se soucie de nourrir notre âme, déjà bien rassassiée par le concert de lundi soir, on décide d’aller dare-dare acheter cet album.

Texte: JF Mondot
Dessins: AC Alvoët (autres dessins de l’artiste visibles sur son site www.annie-claire.com , et l’on peut aussi découvrir quelques dessins saisis au vol dans le métro sur le site www.delignesenlignes.com)

PS: On pourra écouter Naïssam Jalal cet été dans le cadre de quartiers d’été, avec son groupe Rythms of Resistance (5 août) et son duo avec le rappeur palestinien Osloob (6 août). Pour la rentrée elle prépare un alléchant projet avec Claude Tchamitchian et Leonardo Montana.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *