L’histoire d’amour d’Ahmad Jamal et de Marseille

AJOpera

La venue les 12 et 13 juin d’une des dernières légendes du jazz, le pianiste Ahmad Jamal, à l’Opéra de Marseille, cœur de l’histoire de la musique de la ville, est un événement médiatique que l’on peut mettre au crédit du festival à présent bien ancré dans la cité phocéenne. Accueillant régulièrement le pianiste de 87 ans, Marseille Jazz des Cinq Continents « devait absolument organiser la rencontre de la ville et de l’artiste », disait son président Hugues Kieffer, en prélude à l’événement qui dure dix jours, du 19 au 29 juillet prochain. http://www.marseillejazz.com Ahmad Jamal vient présenter son dernier album, judicieusement intitulé Marseille, sorti le week end dernier, le 9 juin chez Jazz Village / Pias. marseille jamal

Il a découvert Marseille  en 1986 dans le mythique Espace Julien, et je l’ai vu pour la première fois, en 1997, dans le non moins exceptionnel site de la Vieille Charité, pour un concert en plein air, dans le cadre du Marseille Jazz Transfert, le vendredi 27 juin. Comme les  jazzeux gardent des  marqueurs temporels,  j’ai retrouvé le billet acheté à la FNAC, de 127 fr, conservé dans le superbe The Essence  (1994) produit pour Birdology records par JF Deiber. The Essence

Car si Jamal a bouleversé l’art  du trio jazz, en 1958, au Pershing de Chicago avec  la fabuleuse rythmique composée d’Israel Crosby (cb) et de Vernell Fournier (dm) dans But Not For Me, s’il étonna Miles qui se souviendra de son sens de l’espace et économie de moyens, il connut éclipse puis retour grâce à l’amitié du producteur J.F Deiber.

La réussite incontestable de ces deux concerts est de faire venir le jazz, le slam, la soul dans l’emblématique opéra municipal, entre deux représentations de Don Carlo. http://opera.fr

Marseille a toujours été ville d’opéra avec l’un des publics les plus difficiles qui soient. L’opéra était le temple d’une musique populaire : « au poulailler» s’entassaient les amoureux du lyrique et bel canto, souvent d’origine italienne, prompts à siffler et même pire, au moindre écart ou fausse note d’un ténor malheureux. Ville pauvre et rebelle, cette ville d’immigration n’ a jamais cessé de brasser les arrivants venus du monde entier. Capitale du music hall dans les années trente, on sait moins que la ville a compté  dans l’implantation du jazz, « musique à consommer sur place », depuis son arrivée dans cette ville monde, à fond de cale. C’est d’ailleurs le titre de l’ouvrage passionnant de Michel Samson et Gilles Suzanne A fond de cale, 1917-2011 un siècle de jazz à Marseille. (Editions Wildproject , 2012), roman du jazz marseillais que l’on peut lire en cette année anniversaire de la naissance du jazz. A la Libération, Marseille est une « ville noire » avec son quartier historique du Panier où circulent GI’s et Big bands. Puis la ville est devenue « un conservatoire à ciel ouvert » avec la première classe de jazz en France (Guy Longnon).  A chaque époque, son regard et ses filtres, le jazz s’est constitué un public à Marseille en dépit de la richesse des discours musicaux : travaillée par tant de mémoires, la ville n’aura jamais manqué d’inspiration, toujours prête à mixer les courants et les genres, même si Marseille est aujourd’hui plus connue pour le rap, hip hop, les musiques du monde, on ne viendra jamais à bout du jazz.

Le public venu très nombreux (3000 personnes sur les 2 soirs) est  acquis avant même que Jamal et son quartet n’entrent en scène, touché que le pianiste ait ainsi avoué son amour. Car, si «à Marseille on craint dégun», on fut souvent froissé de la mauvaise réputation et d’une image qui a lentement évolué depuis l’effet «coupe du monde 1998 » et plus récemment 2013, où le territoire Marseille Provence  fut « capitale culturelle européenne ». Ville d’illusions et de paradoxes, bruyante, énervée, volubile, elle a su plaire au pianiste. On entend à travers la musique jouée, les sons et les rythmes de la Marseille que nous traversons tous les jours. De son écriture singulière et habile, Ahmad Jamal  a  composé un hommage à la cité phocéenne. Il avoue dans une interview du Jazz Magazine de juin qu’il a aimé y déambuler et s’y perdre dans le quartier du Vieux Port ( la calanque du Lacydon originel d’il y a 2600 ans), non loin du Mucem, aujourd’hui phare de l’activité touristique. Mais aussi sur le cours Belsunce, siège de l’ancien Alcazar, haut lieu du music-hall des années vingt et trente, où Trénet, Montand, Fernandel se produisirent, mais aussi Armstrong. Reconverti en bibliothèque-médiathèque à vocation régionale (BMVR ), l’ Alcajazz est très actif lors du festival en juillet (projections de films et  documentaires sur le jazz, mini concerts, expositions).

Jamal n’a jamais cessé de revisiter les standards, choisis pour leur forme simple, afin de les arranger de façon plus personnelle, sans pour autant se désintéresser de la pop et de la soul, préférant au mot « jazz »,  « musique classique américaine » (seule forme d’art locale qui se soit développée avec l’expression des Indiens natifs). Il a toujours été influencé par les sons d’une époque : ainsi, du daté Ahmad Jamal 1973 où il joue sur du Rhodes, sur les conseils d’Herbie Hancock, des compositions arrangées par Richard Evans. Pour Marseille, il a choisi les formes musicales adaptées, sensible aux mots, au contexte qu’ils introduisent. Les trois versions du titre « Marseille » forment le cœur du concert, la première, belle instrumentale, la seconde chantée façon ballade par la franco-béninoise Mina Agossi (découverte sur une variation décomplexée du « Machine gun » hendrixien), la dernière portée par Abd Al Malik, le slammeur soufi, le pianiste célèbre le port ouvert sur le monde au XIXème, porte de l’orient, ville monde, mixte et contrastée, qui ne ressemble à rien d’autre. ahmad 3

Marseille je marche souvent seul dans tes rues

Et trop souvent j’y ai disparu

Marseille mon cœur si seul cherche ta caresse,

Car ma vie est remplie de tristesse

Les mots du pianiste sont traduits par la chanteuse pour le slam d’Abd el Malik que le public aux anges, acclame. Toutes les impressions, on les retrouve dans le jeu pianistique souligné par les très fidèles James Cammack à la contrebasse, membre actif du trio Jamal d’antan quand il y avait Idris Muhammad aux drums et Manolo Badrena aux percussions. jamal 2Car comme Dizzy Gillespie, Ahmad Jamal a toujours utilisé des percussions. Il a commencé comme  pianiste accompagnateur, jouant dans des big bands, ayant du goût pour les choses orchestrales. Et avec Herlin Riley, à la batterie, ce drummer de la Nouvelle Orleans qui a joué avec  Wynton Marsalis, le quartet enflamme la salle, y compris à l’orchestre ! Tout le concert est mené « tambour battant » et le sens premier de l’expression n’est pas un cliché : même le standard « Autumn Leaves » perd de sa mélancolie. Si la chanson « Marseille » parle à juste titre « du soleil implacable jusque tard le soir » (il faisait en effet 39° à 19h30), c’est le rythme et le tempo adoptés. Est-ce aussi en synonyme d’émancipation si le pianiste a  repris le très émouvant  « Sometimes I Feel Like A Motherless Child«   qu’il revisite ici très « caliente». Il n’a pas perdu ce sens singulier de l’espace, cette sensibilité à la pulsation, au groove et ses compositions sont architecturées en introduisant collages, renversements, ruptures, attaques percussives, brillances. Seules les compositions comme « Pot de verre » ou « Baalbeck » sont égrénées plus délicatement au piano.

Le concert s’achève trop tôt pour l’assistance ravie. Le pianiste a gardé vigueur, enthousiasme, sérénité et un sens très vif de la direction. Il mène son groupe avec une belle énergie, et les maintient dans un  état de tension et d’attention sensibles.

Je pense à Pascal Anquetil qui, dans son indispensable Portraits légendaires du Jazz chez Tana Editions, a défini ce chef de file  de la façon la plus pertinente :« Avec l’énergie d’un jeune homme, Ahmad Jamal impose son style flamboyant fait de suspensions et réitérations contrôlées. En maître du suspense.

 

Sophie Chambon

 

 

 

 

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