Viktorija Gečytė, la chanteuse aux gants blancs

 

Un mélange de chansons lituaniennes et de standards vieillis en fût de chêne: tel est le cocktail a priori inattendu proposé vendredi soir au Sunside par Viktorija Gečytė et son groupe. 

 

Viktorija Gečytė (chant) Julien Coriatt (piano et arrangements) Peter Giron (contrebasse) Jeff Boudreaux (batterie) et invités Amina Mezaache (flûte) et César Poirier (Sunside le 21 novembre 2015)

 

Ce mélange audacieux et improbable se retrouve sur le disque Blue Lake qui vient juste de paraître.Julien Coriatt (piano et arrangements) a réuni une grande formation avec tout ce qu’il faut de cuivres et de cordes pour mettre en valeur la voix de Viktorija Gečytė. Au Sunside, pour des raisons de place, de disponiblités, et de coût, la formation est réduite à un trio. Mais le répertoire est le même: morceaux lituaniens puis standards du jazz et du blues. La Lituanie (capitale Vilnius) est le pays d’origine de Viktorija Gečytė. Le  blues est sa patrie d’adoption. Blue Lake résume donc l’itinéraire de cette jeune chanteuse qui a écrit elle-même des paroles pour certaines de ces folk-song.

Après un premier titre en trio (Fear the artist, composition de Julien Coriatt), la soirée commence par des morceaux traditionnels lituaniens mis en jazz. Julien Coriatt et ses accolytes suivent ici l’exemple de ces jazzmen qui dans les années 50 ont fait de Ack Värmeland du sköna un standard de jazz plus connu sous le nom de Dear Old Stockholm (Miles Davis, sur l’album Round Midnight, Stan Getz, marié à une suédoise, ou encore Duke Jordan ont donné de mémorables versions de ce thème). C’est dans cet esprit que Viktorija Gečytė et Julien Coriatt traitent ces folk-song lituaniennes. Viktorija Gečytė porte une robe très rouge et des gants très blancs. Elle sait comment allumer un feu de cheminée dans le coeur du spectateur le plus chagrin et le plus neurasthénique. Quand elle chante dans la langue de son pays, il semble même que ce pouvoir soit décuplé. Je ne dirais pas que le lituanien (qui est , comme chacun sait, une langue de type flexionnelle appartenant au groupe balte oriental des langues indo-européennes) est naturellement une langue musicale, mais quand Viktorija Gečytė prononce avec une douceur presque enfantine ces jolis « r » roulés, on a envie de se rendre toutes affaires cessantes dans les forêts lituaniennes pour cueillir des myrtilles et faire des batailles de miel avec les ours avant de manger ces derniers avec les doigts. (c’est d’ailleurs ce que j’ai failli faire moi-même après le concert, j’aurais volontiers quitté cette civilisation épuisée et vermoulue, j’étais fermement décidé à partir, j’avais même demandé autour de moi quelle ligne du RER conduisait à  Vilnius, malheureusement il s’est trouvé que j’avais une chronique à rendre à Franck Bergerot, rédacteur en chef de Jazz mag, et ma conscience professionnelle m’a privé d’ours et de myrtilles ) 

Le charme des interprétations de Viktorija Gečytė se diffuse à feu doux. Elle ne passe pas en force, nne cherche  pas à vous terrasser à coup de pyrotechnies vocales. Elle ne donne pas dans les effets spéciaux. Au contraire, elle s’emploie  à insuffler à ses interprétations une sorte de naturel, dont on sait dès qu’on a un peu voyagé qu’il est le comble de l’art. Sa voix s’épanouit dans les graves et les médium, avec mille petites nuances différentes. Elle possède  un time parfait et a cette qualité rare pour une chanteuse d’intérioriser les paroles des standards. Après la partie lituanienne, commence la partie standards de jazz et du blues. Viktorija Gečytė reprend Tenderly, You came a long way from saint Louis (morceau interprété par Abbey Lincoln sur son disque en duo avec Hank Jones, qui est une référence de la chanteuse), my foolish heart, you must believe in spring, Young Woman’s blues de Bessie Smith, lady sings the blues  (on remarque que plus le concert avance, plus il se colore de blues). Derrière la chanteuse, ça swingue sévèrement.

 

 

 

Julien Coriatt, au piano, a arrangé tous les morceaux du disque Blue lake. Il est au centre de toute cette musique. C’est un musicien formidable qu’on peut entendre tous les lundis au 38 Riv, avant la jam session. Il n’a pas fait l’erreur, comme tant de pianistes doués, de passer directement au sommet de la marelle, disons à  Keith Jarrett ou Brad Mehldau, en survolant les cases Red Garland et Oscar Peterson. Il a toujours dans son jeu cette vibration de swing et de danse, même lorsqu’il  musarde dans des régions plus dissonnantes aux confins  de la musique contemporaine, même lorsqu’il épure son jeu au maximum. C’est le cas par exemple dans son introduction dépouillée de my foolish heart, où chaque note était commme une flèche qui se plante dans le mille. Peter Giron à la contrebasse a une dimension vocale remarquable dans ses chorus. Avec lui et Jeff Boudreaux (qui remplace John Betsch) le groove est en de bonnes mains.

Deux invités ont donné à la soirée un caractère inoubliable: le saxophoniste César Poirier et la flûtiste Amina Mezaache. Amina Mezaache a commencé d’abord (sur tenderly, je crois) à enrouler de délicats contrechants autour de la voix de la chanteuse. Puis, lors de son chorus, elle a montré de quel bois elle se chauffe, en délivrant un chorus intense, avec une superbe alternance entre coulées fluides et passages staccatos (à tous ceux qui pensent que la flûte traversière est simplement un « joli » instrument », on recommande vivement d’aller écouter cette musicienne…). Quant à César Poirier , il est incroyable d’autorité et de mordant, impérial sur le blues.

Tous ces musiciens se retrouvent pour un « Comme on baby » délirant, aux confins du rythm’n blues, Coriatt , Giron et Boudreaux assurent les choeurs, le public du Sunside est debout. Très chouette soirée décidément.

Dessins Annie-Claire Alvoët (site personnel: www.annie-claire.com)

Texte JF Mondot (Absence totale de site personnel)

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *