Visitation: Cyril Achard invite Géraldine Laurent au Petit Duc

Que cache ce titre singulier ? Une invitation à la peinture religieuse?  Non, même s’il sera question de spirituel dans l’art.  Et de peinture, on le verra un peu plus loin. Visitation est tout simplement le titre du nouveau CD du guitariste aixois Cyril Achard (http://www.cyrilachard.com) invitant la saxophoniste alto Géraldine Laurent (www.geraldinelaurent.com) pour un duo autour de ses compositions et de quelques standards judicieusement choisis. Un duo épatant, « vintage » au meilleur sens du mot…

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Un nouveau lieu, ouvert l’an dernier, à Aix en Provence, qui se prénomme Le Petit Duc  au 1, rue Tavan (http://www.lepetitduc.net), dans la cour de l’école des Beaux-Arts. Je découvrais enfin cette salle de concerts (la faute m’en revient entièrement,  la chroniqueuse de Jazz Magazine ne coulant pas encore des journées tranquilles. Quant à « ses nuits, à défaut d’être plus belles que les jours », elles servent trop souvent, à la récupération des forces vives, pour reprendre un certain vocabulaire marxiste. De plus, mon imaginaire ne m’ayant jamais entraîné vers les Oiseaux, qui me rappellent beaucoup trop Hitchcock,  je pensais plutôt à une émanation d’un club parisien bien connu, « petit » car Aix s’est toujours voulu un  deuxième Paris… Que nenni ! Il s’agissait d’un de ces oiseaux de nuit 20161002_113727dont l’espèce est protégée, comme me l’expliqua fort brillamment le maître des lieux, Gérard Dahan, en charge de la programmation de cette salle, petit théâtre où l’on peut vraiment écouter de la musique, assis et dans de bonnes conditions. Après le concert en quintet du trompettiste Nicolas Folmer qui ouvrit la saison, c’est au tour de ce duo original de présenter en concert, l’univers de ce guitariste discret, enseignant qui se consacre à l’acoustique. Amoureux du son de Géraldine, de sa façon de phraser, de sa belle énergie, il a eu l’idée de lui proposer une collaboration autour de leurs deux instruments : elle joue déjà régulièrement avec des guitaristes dans son trio sans contrebasse Looking for Charlie, avec Manu Codjia, ou avec Nelson Veras, dans cette veine acoustique. Connaissant la saxophoniste depuis plus longtemps et dans divers contextes ( Because of Bechet, Around Gigi, Ornette/ Tribute/Consequences…)  je me demandais ce qui avait pu la séduire dans cette invitation. J’ai compris au fil de l’écoute que tous deux, à leur manière, suivaient cette voie escarpée, abrupte par moment, sans compromission par rapport à leur idée de musique. Ils ne cherchent pas à plaire, à faire de la jolie mélodie, même si ce qui demeure , se grave dans la mémoire est  cette ré-harmonisation subtile, qui s’appuie sur une technique parfaitement maîtrisée. Une exigence douce mais  ferme,  un engagement inéluctable  à ne pas se trahir, à faire comment ils sentent. Ainsi, la pratique, dans l’esprit classique, d’un seul instrument, l’alto pour Géraldine, la guitare acoustique pour Cyril, la six cordes nylon sans mediator, même si en discutant avec lui, l’univers pop rock de l’électrique a pu le fasciner… (photo de Céline Benichou)FullSizeRender-2

Le concert débute avec une des compositions du guitariste « Romanza » à la belle musicalité, puis enchaîne « Une Muse Danse », de même que «La Valse d’Elsa» swinguante, en hommage au poème d’Aragon pour sa femme, Elsa Triolet. Titres que l’on retrouve sur le CD qui vient de sortir sur le label ACM.  Tous deux ne jouent pas le disque dans l’ordre. Voilà qui me plaît : ils nous offrent un concert long, dense, complet.  Sans avoir peur de jouer ce qu’ils aiment, à savoir  les standards. De les revoir à leur façon, de développer d’autres variations. Sans les déformer, de les retoucher avec leur sensibilité, leur fougue. La musique touche car dans sa complexité heureuse, elle reste très immédiate. Une musique généreuse, au sein d’une création continue qui semble couler, encore que l’on comprenne très vite qu’elle suit une structure rigoureuse. C’est sans doute ce mystère des arrangements, de cette science si délicate : comment faire retrouver très vite, par l’exposition du thème, la saveur initiale du morceau, et nous emmener après, loin, nous perdre pour nous faire retrouver au final, la mélodie, le fredon. Ainsi, de ce tube de Cole Porter, ce « Love for sale » bousculé, plus saccadé… Comme dans un bon équilibre culinaire, ils jouent « actuel » sur des bases classiques. C’est cette façon unique qu’a Géraldine Laurent d’ imprimer à son propos un rythme si intense, si particulier. Je ne suis pas venue au jazz, par le free, question de génération, mais en écoutant le Great American Songbook, et  je me pique souvent de reconnaître assez vite ces chansons. Surtout quand c’est Géraldine qui s’empare du thème :  un fondant  « What’s New » (de Bob Haggart-Johnny Burke) que l’on entend trop rarement ou ce délicat « In your own sweet way » de Dave Brubeck, tout un programme  ( je pense à l’altiste Paul Desmond, l’alter ego du pianiste qui inspira à Alain Gerber son récit Paul Desmond et le côté féminin du monde ). Voilà que je sèche sur un titre, plus blues,  Funk in a deep freeze (va falloir sérieusement réviser son hard bop et son Hank Mobley…)

Il y a encore cette surprise, ce Bella Notte » qui avait attiré mon attention dans le CD avant que le guitariste ne nous le présente, non sans humour, comme une paraphrase de la musique de La Belle et le Clochard, le dessin animé  culte de Walt Disney (la scène où les deux chiens se partagent un spaghetti, sur la chanson de Peggy Lee et Sonny Burke).

Ce qui me paraît tout à fait formidable à les voir de près et à les écouter, c’est l’extrême concentration de chacun : ce n’est pas un chemin facile que de rendre cette musique mélodieuse, de donner à son jeu l’éclat et la fluidité du chant, de tenter la voie d’un lyrisme discret, qui se mérite, se goûte quand on prend la peine. Jamais démonstratif, sans esbroufe aucune : les notes en pluie serrée et persistante filent le long des doigts du guitariste, les accords s’enchaînent, les brisures rythmiques composent un chant grave, une mélodie heurtée  ou au contraire d’une délicatesse  extrême quand la saxophoniste mâchonne, susurre dans le bec et l’anche, accompagnant le guitariste aux balais, comme le ferait un batteur. C’est que chacun joue et prend en charge, à son tour, la partie rythmique, soulageant l’autre de cette tension continue. Ils jouent vraiment de concert, ensemble, s’accompagnent. A de rares occasions, la saxophoniste s’arrête et laisse entendre le développement de son camarade. Comme des toiles qui ouvrent des fenêtres, sous les noms simples, de « lumière », d’ «harmonie », de «mouvement». Un travail de peintre ?  L’une des clés  du travail de composition de Cyril Achard, il nous la livre peut-être, avec « Chant d’un Ciel ému »  composition énigmatique qui s’éclaire quand on apprend qu’elle tourne autour d’un paysage tout fait étonnant de Georges Rouault, entre rêve et réalité . Le peintre qui cernait plutôt d’un noir charbonneux, épais, ses tableaux religieux ou/et profanes (en cela proche de la technique du vitrail), a donné des paysages colorés, lumineux et assez désespérés  comme « La plaine », devenu  tableau « fétiche » pour Cyril Achard . 621878_10151683289524119_265204893_o-1Voilà que l’on approche obliquement de ce qui a pu inspirer un artiste, même si l’on ne peut analyser cette série d’impressions, de fulgurances. Tiraillé entre ciel et terre, chair et esprit, la toile comme la musique tente d’évoquer l’état émotionnel qui domine l’artiste. Tout un travail de correspondances entre les arts et leurs pratiques . Et soudain, s’éclaire aussi le choix de Visitation, titre de l’album et d’une autre composition…. Ce qui vient vous éveiller, vous ®éveiller, donner du sens , vous permet de matérialiser une idée, de tenter la recherche de renouveau permanent, le concept de forme « plastique », un dialogue artistique.

Et de citer ce qui a aussi animé le guitariste, cette rencontre avec les mots du dramaturge Wajdi Mouawad «s’entêter à croire que la nature de cette sensation est aussi une visite et non une invention. Comprendre qu’il s’agit bel et bien d’une visitation». Seuls.

 

En guise de conclusion, en ce vendredi 30 septembre, encore doux, un rappel  choisi cet « Estate » qu’illuminait la voix rocailleuse de Nougaro, un thème souvent repris par Aldo Romano. Une fin lumineuse et mélancolique. Puissante et tendre. A l’image de cette soirée.

 

Sophie Chambon             

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