Voicingers en Pologne: festival et concours

Après Vienne, Vannes  et Avignon, Pascal Anquetil a terminé fin août sa tournée des tournois et conclu son Tour de France des tremplins en ….Pologne, à Żory, à l’invitation de Grzegorz Karnas, formidable chanteur et organisateur de ”Voicingers”, concours international de jazz vocal qu’il a créé en 2008. Compte-rendu et impressions.

Flash back. Veni, vidi, vici. Il est venu de Pologne en Belgique en autostop (18h à l’allée, 21h au retour). Il a chanté quelques standards avec une aisance confondante de musicalité. Et il a triomphé. Haut la main. Cela se passait en octobre 2006 il y a presque dix ans, sur la scène du Music Village à Bruxelles. Douze candidats avaient été sélectionnés pour participer cinq jours durant à la seconde édition de la “Brussels International Young Jazz Singers Competition”. Dix jolies jeunes filles et seulement deux hommes venus de tous les coins d’Europe mirent tout leur cœur à convaincre un jury présidé par David Linx et auquel j’avais le bonheur de participer aux côtés de Sheila Jordan.

L’irruption de Grzegorz Karnas, le troisième soir, sur la scène du Village Music fut un vrai coup de tonnerre et enthousiasma d’emblée le public comme le jury. David Linx en resta tout éberlué. Le cheveu blond en bataille, jean délavé, t-shirt froissé et baskets usagés, son look débraillé contrastait fortement avec celui des chanteuses, toutes pomponnées avec soin. Mais face à Karnas, malgré son prénom imprononçable (j’ai choisi de l’appeler …Gregor), personne ne fit le poids. Sa victoire fut sans appel, évidente, à l’unanimité du jury. Voilà longtemps qu’on n’avait pas entendu un tel improvisateur vocal. Ce qui frappait d’abord chez ce chanteur polyglotte, c’était son exceptionnel don de présence et, par-dessus tout, son incroyable décontraction, une forme très relâchée de nonchalance poétique. Pour preuve, cette version de Body and Soul sur Youtube.

Deux ans plus tard, en août 2008, “Grégor” eut l’heureuse initiative de m’inviter à la première édition du concours de jazz vocal “Voicingers” qu’il avait décidé de monter dans sa ville natale de Żory, paisible bourg de Haute Silésie. Je  me souviens de sa place du marché large et carré, flanqué de petites maisons à trois étages. Je me souviens des douces après-midis à dialoguer avec Karin Krog, présidence du jury et merveilleuse vocaliste suédoise (voire le gros plan que lui a consacré Jean-Pierre Vidal dans le numéro d’août de Jazz Magazine). Je me souviens aussi des jam sessions endiablées au Spinoza Club et de ses bières traitresses, agrémentées en douce de quelques doses de vodka explosives. La délicieuse chanteuse portugaise Sofia Ribeiro avait cette année-là gagné comme elle triomphera deux ans plus tard, en 2010, au Crest jazz Vocal devant une certaine… Cécile McLorin Salvant qui devait remporter deux mois après la Thelonious Monk Jazz Vocal Competition !!! On connaît la suite…

On comprendra que c’est avec grand plaisir que j’acceptai cette année l’invitation de Grzegorz (j’arrive enfin à prononcer son prénom presque correctement) de revenir à Żory pour participer au jury de la septième édition de “Voicingers”. Grâce au soutien de l’Institut Polonais de Paris et de son responsable Michal Grabowski. Qu’il en soit ici remercié ! Comme autre membre du jury, j’eus l’agréable surprise de connaître et découvrir le chanteur helvète Bruno Amstad. Et dire que cet incroyable vocaliste, sorte de Phil Minton des alpages, n’a pratiquement jamais joué en France alors qu’il a tourné partout dans le monde ! C’est à ne plus rien comprendre !!! Doué d’une voix grave, souple et multicolore qui yodle, gronde et growle, ondule, plane et bourdonne avec une virtuosité ailée, il accompagne ses imprévisibles improvisations d’effets électro (boucles, delay, etc.) totalement maîtrisés. Impressionnant ! Sous le nom de duo d’ “Albireo”, avec son complice de jeu depuis plus de vingt ans, le multi instrumentiste Albin Brun qui joue du sax  ténor, de l’alto, de la flûte, du “Schwyzerörgeli” (petit accordéon traditionnel suisse), du piano jouet et de plein d’autres accessoires rythmiques insolites, Bruno Amstad nous embarque sur scène dans un voyage surprise à travers de multiples paysages envoûtants qui nous rappellent l’Arabie, la Tibet, la Mongolie et autres contrées imaginaires. Vous en voulez la preuve ? Allez vite sur YouTube visionner les vingt-cinq minutes du concert que donna le duo Albireo à Żory cet été.

Parmi les nombreux bonheurs que nous offrit cette semaine estivale polonaise, il y eut celui de retrouver notre compatriote et chanteur Manu Domergue venu en Pologne présenter son projet “Raven” (vu et entendu quelques jours plus tôt à Avignon lors du Tremplin Jazz) avec, ici, pour des raisons budgétaires, comme seul complice français l’excellent Damien Varaillon-Laborie à la contrebasse.

Autre bonheur aussi, celui de réentendre Grzegorz Karnas, âgé aujourd’hui de 43 ans, au sein d’un nouveau groupe sans piano intitulé “Karnas Formula”, une formule à l’évidence magique avec un nouveau contrebassiste incroyablement lyrique et dansant, Mariusz Prasniewski et le guitariste allemand Florian Möbes au son très pur et très raffiné dans ses choix harmoniques. Avec de tels compagnons  d’aventure aux quels il laisse beaucoup de place, Karnas, toujours aussi vertigineux cascadeur du scat, peut dévoiler sur scène en toute liberté les facettes de son monde musical tout à la fois simple et complexe. Un univers en expansion accélérée, riche en surprises et émotions permanentes. Sa voix de ténor, haute, douce et souple, légèrement nasale, magnifiquement timbrée (du velouté à l’aigu) mâchouille en toute sen
sualité féline un polonais voluptueux mais toujours mystérieux pour nos oreilles françaises. Pour exemple, cette vidéo captée  en 2012 à Bakou avec l’extraordinaire pianiste azerbaïdjanais Elchin Shirinov, également grand maître yogi qui ne se nourrit que de… fruits, rien d’autres. 
Appréciez son talent explosif aux côtés de Grzegorz Karnas.

A l’entendre ici, on comprendra mieux pourquoi Karnas l’a choisi pour accompagner avec brio, swing et intelligence les huit candidats chanteurs de “Voicingers”. L’autre choix fut aussi particulièrement heureux et judicieux avec l’incroyable  pianiste de Cracovie, Paweł Kaczmarczyk, âgé de seulement trente trois ans. J’ai eu, je l’avoue, pour ce pétillant lutin des touches un vrai coup de foudre. A chacune de ses interventions, il nous a ébloui par  sa fraicheur, et rapidité d’inspiration. Je vous encourage vivement à le découvrir en écoutant au plus vite son tout nouvel album “Something Personal” qui vient d’être publié sur la label slovaque Hevhetia (distribué par Musea ). Une vraie tuerie ! Si vous ne croyez pas, écoutez plutôt, pour être vite convaincu, cet extrait.

Voicingers”, c’est d’abord, depuis ses débuts, un festival dédié à la voix dans tous ses éclats, mais aussi depuis trois années des master classes et des ateliers que suivent avec passion de nombreux jeunes stagiaires. En voici une nouvelle fois, la preuve! C’est enfin, bien sûr, un  concours international de jazz. En compétition cette année huit vocalistes venus de huit pays différentes. Il faut le dire : le niveau général du tremplin fut étonnamment élevé en nous proposant des concurrents très différents les uns des autres. Après un premier tour de piste, quatre candidats restèrent en lice : le seul homme de la compétition, l’Allemand Erik Leuthäuser, fan d’Eddy Jefferson, fervent pratiquant du vocalese et donc capable de faire swinguer les solos de Monk et de Parker dans la langue de Goethe, même si sa voix juvénile manque encore de relief. Mais aussi la délicieuse Hollandaise Kiki Manders, la Russe Alina Rostoskaya et l’Italienne Francesca Palamidessi. Et à la fin, c’est… l’Italie qui gagne !!

Toute vêtue de noir, longue, fine et gracieuse, Francesca Palamidessi, tout de suite impressionna. Lors de sa première  prestation,  e fus immédiatement ébloui  par l’évidence de son talent et l’originalité de sa personnalité, même si je restais quelque peu frustré et surtout agacé de voire la belle Italienne cacher avec autant d’obstination sa voix si cristalline sous des effets électroniques envahissants qui  avaient pour principal défaut de  trop mobiliser son attention sur scène. Heureusement, lors de la finale, ayant compris la leçon, Francesca largua les amarres, sans fard et sans masque, assuma la sensualité latine de son chant et conquit avec ses libres mélopées et savantes arabesques vocales les quatre membres du jury… à l’unanimité. A notre plus grande satisfaction. Retenez bien son nom. Francesca Palamidessi s’annonce comme une vraie graine de star du jazz vocal. Pascal Anquetil

 

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