Wallace Roney au New Morning

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Mardi dernier Wallace Roney, ancien protégé de Miles Davis (le meilleur des certificats d’étude jazzistiques) se produisait au New Morning avec son quintet.

Wallace Roney (trompette), Emilio Modeste (sax tenor), Curtis Lundy (basse), Oscar Williams (piano), Eric Allen (batterie), Le New Morning, madi 17 octobre 2017

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J’ai un disque de Wallace Roney dans ma discothèque. Je ne saurais dire pourquoi je n’en ai jamais acheté aucun autre car c’est un bon disque, que j’ai toujours eu plaisir à écouter. Il s’appelle Munchin’ et date de 1993. Roney est accompagné de Ravi Coltrane au sax ténor, et surtout d’une superbe section rythmique avec Christian Mc Bride à la basse, qui tire remarquablement son épingle du jeu, Kenny Washington (batterie), et Geri Allen au piano. Le coeur du répertoire est formé de thèmes composés ou joués par Miles Davis (Solar, Smooch, Ah Leu Cha, Bemsha Swing). Ayant un bon souvenir de ce disque, j’ai eu la curiosité d’aller écouter Wallace Roney pour savoir ce qu’il devenait.
Le petit prince de la trompette des années 90 s’est épaissi. Il entre sur scène précédé de son estomac. Des lunettes noires couvrent son visage qu’il n’enlèvera pas de la soirée. Il a une manière très personnelle d’installer le tempo en tapant violemment du pied sur le sol. Au premier titre j’ai un peu peur: attachez les ceintures, ça commence à fond la caisse, exposé du thème avec le saxophoniste, puis chorus de trompette pied au plancher, le morceau fait penser au second quintet de Miles Davis, avec ces chromatismes agressifs, aimantés vers les aigus (curieusement Roney s’envole plus volontiers qu’il n’atterrit, attiré par la stratosphère plus que par le plancher des vaches). C’est spectaculaire mais un peu froid. Il s’envole, mais ne nous emporte pas avec lui. Tout au long du concert reviendront plusieurs thèmes analogues, relevant d’un genre qu’on pourrait qualifier de chromatico hard-bop et qui à la longue me font l’effet d’une sorte de stretching musical.

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Dans d’autres morceaux , Roney est bien plus convaincant, et montre qu’il y a bien d’autres choses dans sa trompette. C’est le cas dans ce thème un peu espagnolisant où l’on retrouve des échos du Miles Davis de 1963, celui qui jouait Teo, queue de comète de Sketches of Spain. Subitement, dans ce type de morceau, sa sonorité s’incarne, ses notes reprennent poids et relief. Il joue à fleur de peau, c’est beau. On retrouvera cette intensité à un autre moment du concert, quand Roney joue une ballade qui des airs (vrais ou faux je n’arrive pas à décider) de My man’s gone now. Et sur de tels morceaux lents ou medium, Roney trouve une sonorité plus incarnée, toujours dirigée par les aigus, mais qui s’ouvre pour laisser passer dans son solo quelques jolis cirrus de poésie. Mais aussitôt après le voici qui revient à ses looping dans les aigus, comme si ces virevoltes avaient pour effet de le rassurer.
A ses côtés, un jeune saxophoniste ténor de 17 ans, Emilio Modeste, un peu intimidé, qui laboure l’humus coltranien avec ferveur et conviction.

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Le bassiste Curtis Lundy tient si ostensiblement la baraque qu’il aurait mérité qu’on lui fournisse un uniforme de gardien. Il laisse tomber des notes comme des gros cailloux. Quant au pianiste Oscar Williams il apporte au groupe une grâce sautillante et une légèreté bienvenue. Peut-être y a t’il chez ces musiciens (tous excellents ) un respect trop grand pour leur leader?

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C’est ce que je me dis en rentrant du New Morning, et en me demandant pourquoi ce concert de Roney était en deça de mes espérances. En revenant chez moi, je reprends mon vieux disque de 1993. A la réécoute je le trouve toujours aussi agréable. La basse puissante et ample de Christian Mc Bride me plaît toujours autant. Et Roney, sur ce disque, joue toujours avec cette sonorité vibrante, à fleur de peau, héritée de Miles, mais avec plus de flamme, plus de joie. Alors quoi? Juste un peu fatigué notre Wallace? Je relis les notes de pochette du disque de 1993. Wallace Roney assumait pleinement l’héritage de Miles Davis mais revendiquait aussi celui de Clifford Brown pour l’articulation (sur le disque il joue d’ailleurs une composition les plus célèbres de ce dernier, Daahoud). Je me demande à quel point ce désir de réunir l’héritage davisien et brownien a été ancré en lui, à quel point il a pu rêver de cette synthèse quasi-alchimique. Je me demande aussi si le fait de jouer dans le style de Miles Davis, à la fin des années 80, mieux que le maître lui-même a pu représenter un fardeau plus qu’une bénédiction. Questions vastes et indécidables. Mais si ça se trouve, il avait juste un rhume? On reviendra l’écouter quand il fera beau.

texte : JF Mondot
Dessins: Annie-Claire Alvoët (autres dessins, peintures, gravures, à découvrir sur son site www.annie-claire.com. On peut s’adresser à l’artiste pour acquérir un des dessins qui figurent dans cette chronique: annie_claire@hotmail.com)

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