Xavier Harry pétrit le temps

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Jeudi dernier à l’Oeil du Huit, dans la galerie tenue par Emmanuelle Guttierres Requenne, le jeune pianiste Xavier Harry affrontait les cimes glacées et vertigineuses du piano solo.

Xavier Harry en piano solo à l’oeil du Huit, 8 rue Milton 75009 Paris, jeudi 7 avril 2016

Le temps, c’est pour un pianiste de jazz l’affaire ultime. Jusqu’à quel point faut-il insister sur une tournure mélodique? Combien de temps laisser le doigt enfoncé sur la touche blanche du clavier pour souligner la qualité d’un accord? Pour quelques millisecondes, ce qui était léger et gracieux devient lourd et pesant. L’or se change en plomb. D’où ces questions: Le pianiste doit-il étirer le temps comme de la pâte à modeler, de la barbe-à-papa, ou comme un élastique ? A quel moment ça casse? A quel moment l’extase risque-t-elle de s’exténuer?
Ces questions, inévitables pour tout pianiste, sont évidemment cruciales dans l’exercice du piano solo où le musicien ne dispose d’aucune de ses deux boussoles habituelles: la basse et la batterie.

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Dans son troisième album, qui vient de paraître, Xavier Harry se confronte donc à ce défi. L’album s’appelle « Essence of ». Il est composé de six titres qui renvoient chacun à une émotion particulière : essence of Soul, puis essence of Pain, puis Essence of Tears etc. Et pour finir, le dernier morceau s’intitule Essence of Hope. C’est ce disque que rejoue Xavier Harry dans le chouette capharnäum de l’atelier d’artiste d’Emmanuelle Guttierres Requenne, où les choses sont en désordre et pourtant exactement à leur place.
Dès le premier morceau, et même dès les premières mesures, on devine une influence majeure chez Xavier Harry. L’ombre du grand maître du piano solo, Keith Jarrett plane sur le clavier. On s’en rend compte à cette manière de pétrir un accord, de le faire vrombir et bouillonner, de le faire monter jusqu’à un pic émotionnel confinant à l’extase. Pour embarquer les auditeurs et les amener à partager cette transe, Xavier Harry dispose d’un atout de poids. Il possède une pulsation intérieure très puissante, servie par une main gauche exceptionnelle. Il est ainsi en mesure d’installer des grooves ou des lignes de basse qui partent de son clavier comme un train d’ondes et viennent frapper imparablement l’auditeur en pleine poitrine. Sur cette assise rythmique solide comme le roc, Xavier Harry peut ensuite ajouter des voix mélodiques, les croiser, les entremêler. Les changements harmoniques se font tout en douceur. Ça bouge mais de manière très souple,insensiblement, à l’arrière plan. Ce qui donne une impression de temps suspendu très cohérente d’ailleurs avec la volonté d’atteindre à l’essentiel. Parfois Xavier Harry introduit quelques franches ruptures, s’interrompant quelques secondes. Mais d’un morceau à l’autre il sème aussi des effets d’écho ou de reprise qui ajoutent à cette impression de circularité du temps.

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Après avoir beaucoup aimé Essence of Soul, Essence of Pain, et Essence of Tears, où Xavier Harry m’embarque dans son extase, je reste ensuite un peu plus extérieur à la musique.On revient ici à la problématique du temps. Est-il possible de maintenir pendant une heure cet état entre l’euphorie et la transe qui est visiblement pour Xavier Harry le coeur de ses recherches musicales. La pulsation reste toujours aussi puissante, mais l’effet s’atténue un peu sur moi. Je me dis alors que chez Jarrett, la plupart du temps, l’extase, le chant pur, ne sont pas donnés d’emblée mais arrivent au bout d’une sorte de quête dramatique dont l’effet est très prenant, peut-être une piste à explorer pour donner encore plus de force à la musique de Xavier Harry?
Je gribouille dans mon carnet « se souvenir keith jarrett » mais tout-à-coup coup j’oublie Keith Jarrett et mon attention se trouve de nouveau en phase avec ce chant intérieur de Xavier Harry qu’on l’entend fredonner par bribes (« il faut qu’il chante, il faut qu’il chante vraiment » me dit, un peu exalté un auditeur situé derrière moi et qui a l’air de s’y connaître).Il joue « Essence of Hope » , qui me semble un des plus réussis de tous ses morceaux.
En rappel, Xavier Harry interprète un standard, You don’t know what love is, et son interprétation s’insère parfaitement dans tout ce qu’il vient de jouer. Il semble reprendre des lignes de basse et des grooves tirés de ses « essence of » où le thème viendrait se faufiler dans les interstices.
Après le concert, on discute un peu avec le pianiste, et l’on continue l’entretien par téléphone le lendemain. Il a une humilité non feinte, un grand sourire, des yeux où passent de fugitifs éclats de mélancolie. Impossible de ne pas l’apprécier. Il est originaire de Guyane et a etudié pendant six ans avec Antoine Hervé. Il me confirme l’influence que Keith Jarrett a exercé sur sa musique: « Un disque de lui m’a surtout marqué….C’est La Scala, que j’ai écouté à 17 ans. J’adore en particulier le premier mouvement, qui dure 44 minutes… ». En dehors de Jarrett, la personnalité musicale de Xavier Harry s’est nourrie de Bach: « J’aime en particulier le premier mouvement des variations Goldberg joué par Glenn Gould… ». Il confirme la particularité de son approche du temps: « J’aime la notion de temps qui s’étire. J’aime regarder une phrase musicale sous différents angles… ». Quant à sa manière de faire monter un accord en intensité, il s’en explique ainsi, avec une image très poétique : « Il y a certains accords que j’aime aller chercher jusque dans leur sève ».
Ses prochains projets,il les envisage dans le cadre d’un trio jazz classique, mais avec une conception très souple du rapport thème/improvisation. On est très curieux d’entendre Xavier Harry pétrir les standards.

Texte JF Mondot
Dessins Annie-Claire Alvoët
(Autres dessins de jazzmen visibles sur le site de l’artiste: www.annie-claire.com )
La dessinatrice, également plasticienne, expose actuellement une centaine de ses tableaux à Château Thierry dans une exposition intitulée De Pictura.
L’un de ces tableaux, funky basse, orne précisément le disque de Xavier Harry « Essence of ».

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